Archives de catégorie : Poèmes de Tawfiq Zayyad

L’assassinat de Awwad al-Amarah originaire de Kofr Kanna

(En trois voix, une voix de loin et un chœur)

Première voix
Awwad al-Ammarah est mort aujourd’hui, abattu sur l’asphalte
Il avait un pain à la main, une pioche sur l’épaule
Trois balles sifflantes
tirées des aires
l’ont atteint
Il n’a même pas vu l’éclair blanc
Au canon du révolver
Il rêvait de pluie

Deuxième voix
Awwad al-Amarah était bon, courageux
Quand la terre avait faim, il la nourissait
de son front, de ses bras
Trois balles ont suffi
Elles se sont enfouies en lui
Il s’est écroulé

Troisième voix
Il adorait le rire, les enfants, le tabac local
danser dans les mariages
Il adorait le thé corsé
les histoires de chevaux et de cavaliers
l’eau parfumée, la politique
et les légendes que les gens se transmettent ici
de génération en génération
Il était robuste comme le roc
En s’abattant, sa poigne pouvait terrasser un bœuf
Il était analphabète, mais
apprenait les proverbe, la belle poésie
Il était une fois, il était
trois balles sifflantes
tirées des aires

Première voix
Awwad al-Amarah revenait de son champ de blé et de betteraves
ses paumes étaitent tièdes, sa poitrine nue
ses cheveux noirs, poussiéreux
Il avait été préoccupé toute la journée
car la terre avait soif de pluie
Il était en retard
Le soleil qui avait décliné vers le couchant
s’était refroidi
l’aile du vent était humide
Il s’est écrié à plein gosier :
Awwad, ô Awwad ! L’horizon est pluvieux !
Puis il s’est mis à frotter les mains de joie
à humer l’air et les nuages voyageurs

Deuxième voix
Awwad al-Amarah traversait
la route asphalte en rêvant :
Je vêtirai ma petite fille la saison prochaine
je réglerai toutes mes dettes
j’achèterai à la mère de mes enfants une ceinture
une fiole de khôl, des bracelets, un châle
et pour moi un keffiah et une cordelette en poils de chèvre

Troisième voix
Mais tous tes rêves, ô Awwad
se sont évanouis, l’espace d’un instant
Ton rêve innocent
et ta profonde bonté
ne t’ont été d’aucun secours
Trois balles
tirées des aires
ont fondu sur toi tel l’éclair

Première voix
Six depuis le début de cette année
abattus par les balles de la vengeance
six depuis le début de cette année
six

Deuxième voix
Tous étaient comme Awwad al-Amarah
Ils semaient, rêvaient d’une bonne récolte
de vêtir les leurs et payer leurs dettes

Troisième voix
Six depuis le début de cette année
Abattus par les balles de la vengeance
Quelle vipère
derrière l’artère ouverte de sans, rampe
quelle vipère ?

Les troix voix
Quelle vipère
quelle vipère
quelle vipère ?

Une voix de loin
L’histoire, racontent les gens
est apparemment une vengeance
L’histoire, racontent les gens
est en vérité autre chose
qui va du filet de sang
courant sur l’asphalte jusqu’à une citadelle
poussiéreuse au cœur ce la ville, où
se trouve une pièce sans numéro

Chœur
Ô ses frère, mettez-lui la tête sur le ventre de cette terre
elle a toujours été sa passion
Elle était et demeure
Sa mère, sa nation
Protégez-la, protégez la tombe qui l’a englouti
Protégez-la, veillez à ce qu’elle reste verdoyante

Tawfiq Zayyad


Source : La poésie palestinienne contemporaine. Abdellatif Laâbi. Le Temps des Cerisiers. 2002.

Sirhan et le pipeline

Il était vif comme l’âne
et le chien de chasse,
il était agile et souple,
hardi telle la vague de l’océan
et tel le tigre on le craignait.

Il pleuvait.
La nuit était d’un noir de charbon,
dans le ciel il n’y avait nulle étoile
et la lune n’y brillait pas.

Mais Sirhan est tel le chat :
dans la nuit opaque il peut discerner une aiguille,
il connaît la contrée comme la paume de sa main,
tel un chien policier il trouve son chemin.

Il pleuvait.
Il marchait vers Tell Haritia
où passe ce satané pipeline
qui achemine vers de lointains pays
la richesse jaillissant du pays des Arabes.

Il marchait vers Tell Haritia.
Dans ses poches de la dynamite du feu et une mèche
et par-dessus son épaule un fusil.

Il marchait en silence
mais dans ses yeux brûlait un feu
affûté comme un couteau
dévorant comme la haine.

Il marchait
se frayant un chemin entre les rochers,
son ombre était un loup
en quête d’une proie.

Hé ! Sirhan… Hâte-toi !
Peut-être la nuit pourait-elle
lire en ton âme et voir
ce que tu prépares.

Hé ! Sirhan… Hâte-toi !
Et que tes pas soient
telle d’un châle la soie,
car l’homme qui veut voler
a parfois des ailes !

Quand ils lui avaient dit
– Sirhan, veux-tu faire quelque chose pour ta patrie ? »
il avait haussé les épaules 
– Laissez-moi tranquille avec vos histoires de patrie… »

Quand ils lui avaient dit
– Sirhan, allons, Sirhan,
viens et accompagne-nous dans les montagnes », 
il avait haussé les épaules
– Pourquoi irais-je ? Quand j’ai faim
je vais travailler sans problème… »

Quand ils lui avaient dit
– Sirhan, fils de chien,
tu ne vois pas comment ils asservissent ton peuple ? »
il avait haussé les épaules
– Tant qu’ils me laisseront tranquille,
advienne que pourra… »

– Cours vers la lune, tas de merde ! »
Il ne comprit pas ce qui se passait
jusqu’au moment où en plein jour il vit des étoiles
et là il comprit :

À elle ils ont passé la corde autour du cou
et l’ont fait tourner comme une toupie,
les soldats lui ont lacéré le dos avec un fouet,
ça brûlait comme du feu.

Ils ont brisé la charrue et la herse
et chassé les bêtes à coups de crosse,
ils ont défoncé la porte et la soupente,
brisé en mille morceaux la vaisselle,
ils ont fait sauter la maison et ont crié
– Dégage, fils de pute ! »

Alors l’heure de sa naissance
a fusé comme l’éclair.
Alors Sirhan n’a plus supporté le feu et la douleur,
il a serré les dents,
le sang est sorti de sa langue.
Sirhan était le frère de la fille
à qui ils avaient fait toutes ces choses.
Alors il a compris
et la rage l’a envahi
quand il a compris.

Sirhan a vécu comme un fugitif
un an et six mois durant,
nul être vivant ne connaissait son refuge,
ils l’ont souvent cherché,
retournant chaque rocher chaque crevasse,
ils ont mis sa tête à prix,
mille fois il s’est échappé
par le chas de l’aiguille,
il était partout
mais nul être vivant n’a pu connaître son refuge
un an et six mois durant.

Un jour Sirhan a rassemblé ses pensées :
Il y a pas si loin d’ici un pipeline,
le pétrole passe tout près de Haritia,
il vient du pays des Arabes
et s’en va vers les contrées lointaines et
Sirhan : S’il explosait, un jour !
Pour ça il te faut plus que tes dents,
plus que les balles de ton fusil.
Tire ton plan et fais en sorte que ça arrive,
penses-y et tire ton plan.

Hé ! toi le pipeline,
espèce de bâtard, attends un  peu,
Sirhan le maudit le fils de maudit
arrive malgré l’orage
avec dans ses yeux des éclairs.
Mais silencieux comme une bête de proie à la traque
dans ses poches il a de la dynamite du feu une mèche.
Attends seulement bâtard attends !

Sirhan n’est pas revenu cette nuit
mais un matin les journaux écrivent :
« Sabotage d’un pipeline à Tell Haritia
un terroriste fugitif a fait sauter le pipeline.
Après enquête la police a trouvé
un membre humain,
les débris d’un fusil
et une carte d’identité.
Son nom complet est : Sirhan Al Ali,
arabe, originaire de Saqr.
Le reste de l’affaire n’a pas encore été élucidé.
Demain nous donnerons plus de détails
et vous lirez toutes les informations dans ce journal. »

Tawfiq Zayyad


Un poème qui évoque la révolution palestinienne de 1936 à 1939.
Source : « Honderd jaar kolonisatie in Palestina. » Lucas Catherine. EPO. 1978
Traduction : Jean-Marie Flémal.

 

Ecrit sur un tronc d’olivier

Parce que je ne file pas de laine
Parce que je suis chaque jour
Aux mandats d’arrêts
Et ma maison exposée
Aux descentes de police
Aux perquisitions
Aux « opérations de nettoyage »
Parce que je suis dans l’impossibilité
D’acheter du papier
Je graverai tout ce qui m’arrive
Je graverai tous mes secrets
Sur un olivier
Dans la cour de ma maison
Je graverai mon histoire
Et les volets de mon drame
Et mes soupirs
Sur mon jardin
Et les tombes de mes morts
Et je graverai
Toutes les amertumes
Qu’effacerai le dixième des douceurs futures
Je graverai le numéro
De chaque arpent spolié de notre terre
L’emplacement de mon village, ses limites
Les maisons dynamitées
Mes arbres déracinés
Chaque petite fleur écrasée
Les noms de ceux qui ont pris plaisir
A détraquer mes nerfs et mes souffles
Le nom des prisons
La marque de toutes les menottes
Fermées sur mes poignets
Les bottes de mes gardiens
Chaque juron
Versé sur ma tête
Et je graverai
Kafr Qassem
Je n’oublierai pas
Et je graverai
Deir Yassine
Ton souvenir me dévore
Et je graverai
Nous avons atteint le sommet de la tragédie
Nous l’avons atteint
Je graverai tout ce que me dévoile le soleil
Me murmure la lune
Ce que me narre la tourterelle
Sur le puits
Dont les amoureux se sont exilés
Pour que je m’en souvienne
Je resterai debout à graver
Tous les volets de mon drame
Et toutes les étapes de mon défaite
De l’infiniment petit
A l’infiniment grand
Sur un tronc d’olivier
Dans la cour
De ma maison

Tawfiq Zayyad


Extrait de Enterrez vos morts et levez-vous.

« Palestine et Palestiniens ». Ramallah, 2003.

Intifadah

Je vous appelle, je serre vos mains
J’embrasse la terre sous vos souliers
Et je dis, je me sacrifie pour vous

Je vous offre, de mes yeux, son éclat
Je vous offre, de mon cœur, sa chaleur
La tragédie que je vis
Est ma part de vos tragédies
Je vous appelle…

Dans mon pays, je ne me suis jamais abaissé
Ni n’ai courbé mes épaules
Contre mes oppresseurs, je me suis levé
Orphelin, dépouillé et nu-pieds
Je vous appelle…

Dans la paume de mes mains, j’ai porté mon sang
Je n’ai jamais mis en berne mes pavillons.
J’ai préservé l’herbe verte
Sur les tombes de mes ancêtres
Je vous appelle…

Tawfiq Zayyad


Palestine et Palestiniens.
Groupe de tourisme alternatif.
Ramallah, 2003.

Kafr Qassem

Ô Kafr Qassem
Du fond des cercueils des victimes s’élèvera une bannière
Halte ! Arrêtez, dira-t-elle
Faites-les s’arrêter.
Non, non, vous ne serez pas humiliés !
La dette des tourmentes, tu les a acquittée, toi !
-Les ténèbres se sont abattues-
Ô Kafr Qassem ! Nous ne dormirons pas, tant qu’en toi
Seront le cimetière, la nuit,
L’indiscutable testament du sang !
Le testament du sang ne se vend point.
Le testament du sang nous supplie de résister.
Et nous résisterons.

Tawfiq Zayyad


Le 29 octobre 1956, les forces militaires israéliennes imposèrent un couvre-feu sur les villages du Sud du Triangle (comptant plus de 17 localités arabes, qui se concentrent le long de la ligne Verte).
Le couvre-feu fut imposé subitement en fin d’après-midi, alors que de nombreux  paysans se trouvaient encore dans les champs et n’en étaient pas informés. Retournant au village, les villageois croisèrent les forces militaires israéliennes, qui exécutèrent de sang froid 49 palestiniens (hommes, femmes, vieillards).

Source : « Palestine et Palestiniens. »
Groupe de tourisme alternatif.
Ramallah, 2003

Ici nous resterons

Ici nous resterons
Sentinelles éveillées sur notre terre
(…)
Si nous avons soif
Nous presserons les pierres
Si nous avons faim
Nous mangerons la terre
Mais nous ne partirons pas
Nous avons un passé
Un présent
Un avenir
Ici nous sommes sur notre terre
Et c’est là que s’enfonceront
Profond
Profond
Nos racines.

Tawfiq Zayyad


Source : « Palestine et Palestiniens ». ATG Beit Sahour, Palestine

Ounadikom (Je vous appelle)

Je vous dédis la lumière de mes yeux
Et je vous donne la chaleur de mon cœur
Et la tragédie que je vis est que mon sort est le même que le vôtre
Je ne suis pas devenu indigne dans mon pays
Pas plus que je n’ai reculé de peur
Je suis resté en face de mes oppresseurs
Un orphelin nu, aux pieds nus
Je porte mon sang dans mes paumes prêt à le répandre
je n’ai jamais mis mon drapeau en berne
Et j’ai préservé l’herbe verte sur les tombes de mes ancêtres.

Tawfiq Zayyad

« Ounadikom », poème et chant, demeure depuis la première Intifadah un hymne à la résistance.

Un groupe hip-hop de Gaza-ville, DARG Team, a fait sur base de ce poème un beau vidéo-clip en hommage à Vittorio Arrigoni.

 

DARG Team a été créé à la fin de 2007 après le regroupement de deux groupes, DA.Mcz et RG. Il est constitué de : Fadi M. Bakheet (directeur artistique) ; Sami Srour, Bassam El Massri et Mohammed El-Massri, chanteurs/compositeurs ; Maroof Abu Abdo (producteur) ; Ahmed Badran (musicien, tablah) ; Adam Qudwa (cameraman).
« Da Arabian Revolutionary Guys » a enregistré plus de 25 singles, distribués en et hors Palestine. Il a participé à de nombreux shows dans la Bande de Gaza. Son premier album, « Outlandish », est sorti en 2008. C’est lui qui a enregistré la bande sonore du film « Aisheen », réalisé en février 2009 par Nicolas Wadimoff, sur l’impact de l’attaque israélienne sur Gaza fin décembre 2008 / janvier 2009.
En 2010, il a fait une tournée de six mois en Europe (Suisse, France, Danemark, Norvège et Suède) après neuf mois de tentatives avortées pour sortir de Gaza. L’été dernier, il a joué en Syrie et dans le camp de réfugiés d’Alep, à Al-Nerab.