Archives de catégorie : Poèmes de Tahar Ben Jelloun

Oum Saad

C’est l’histoire d’Oum Saad, mère et épouse d’une terre plus proche du cœur que du visage. Une terre, c’est-à-dire quelques oliviers, des pierres, un peu de cendre, des voisins, une rue latérale, un nom de rue, un numéro peint à la main au-dessus de la porte. Une terre, une adresse sans nom de martyr, une terrasse, une lune pleine pour l’éclairer, une naissance, un cri de joie, une dispute familiale, un rire et quelques larmes de bonheur.
Oum Saad croyait à l’éternité des choses et ne connaissait rien de la paix. Le feu et les armes; la haine et la fureur.
Elle perdit son mari, sa maison et le rire.
Elle entassa sur un chariot ses enfants, un matelas, des casseroles, une valise, un panier d’olives et du pain; elle suivit les autres le long de la route. Elle portait dans ses bras le plus jeune de ses fils.
Elle ne pleurait pas; elle lui parlait.
La nuit, longue et nue, le visage tiré par l’orage, creusé par le silence; la nuit, tantôt un rocher, tantôt un rideau ne cessait de tomber sur cette femme qui avait vieilli en un jour et qui marchait sans se retourner. Ses pas effaçaient le chemin.
Derrière, il n’y avait plus de pays mais un ciel chargé de corps étourdis.
Oum Saad a marché longtemps. De sa bouche tombèrent des mots et des oiseaux, un arbre secret et un village de hautes pierres. Ce n’était pas un cimetière mais un verger où des enfants tendaient des embuscades aux statues.
La nuit a fermé sa robe sur le deuil : le jour voyageait avec l’impatience de l’adolescence; il s’est arrêté aux pieds d’Oum Saad dans le port de Tripoli en ce mardi de décembre, le vingt de ce mois, en mille neuf cent quatre-vingt-trois.
Assise dans un coin sur un baluchon, le visage face au mur, le dos à la mer, un fils est mort, un autre vient de s’embarquer dans un bateau tout blanc, l’Odyssée Elitis, elle agite la main comme pour saluer la pierre.
Le port est dépeuplé. Ni marins ni soldats. Juste la nuit, toute la nuit et Oum Saad, immobile, la tête contre un pan de mur, la tête traversée par le vol de petites hirondelles, Oum Saad, en avance sur les souvenirs, est là, jour éternel, silence ramassé pour une nouvelle saison où aucune rivière ne saurait ramener le verger et les hommes à la terre rongée par le trachome du souvenir.


« La remontée des cendres. »
Ed. du Seuil, septembre 1991

Iyâd Râdi Janajarâ

A Naplouse
après les blessures
la mort s’est glissée dans la douceur des mots
et le ciel a dépêché une prière
calme et sereine.
Elle s’est posée, précise, sur un corps fondu dans l’argile.
Il avait vingt et un ans
et venait de Tallûza.


20 décembre 1988
« La remontée des cendres. »
Ed. du Seuil, septembre 1991

Nawâl Abû Surayya

Offertes
les lèvres humides du deuil
d’une terre un peu grasse
éparpillant le temps dans le sommeil des roches
érigeant ville sur ville
faisant de la parole des ancêtres
une rue transversale
dans le sable irrigué par du sang.
Une balle a suffi
pierres et failles à Gaza
à la sortie du camp d’Al Shâti.
Elle avait quarante ans
et allait chercher de l’eau.


24 novembre 1988
« La remontée des cendres. »
Ed. du Seuil, septembre 1991
 

Ali Saleh Saleh

Ils ont ramené son corps dans une peau de mouton
sa tête et ses pieds nus dépassaient
blanc de poussière.
Lentement ses membres se sont couchés dans le jour
le sol s’est ouvert et l’a enlacé dans une infinie étreinte.
Il avait dix-sept ans
Ali Saleh Saleh
son premier amour à Saïda
la mort nouée aux hanches de l’arbre.


29 avril 1983
« La remontée des cendres. »
Ed. du Seuil, septembre 1991

Abd al Karim al-Safadi

Sur le dos une croix à la peinture rouge
sur le regard un bandeau et des fourmis
le corps a enflé à Aïn Abi Lotf
quel âge avait Abd al Karim al-Safadi ?
Qui le dira ?
les pierres du camp ? La rumeur du sang ? Le rapport de l’occupant ?
ou sa petite fille qui court derrière une roue de bicyclette ?
déposé
fouillé
cet homme était né de toutes les guerres
venu de toutes les mers
sa patrie était dans la poitrine
il l’arpentait le jour et la veillait la nuit


22 février 1983
« La remontée des cendres. »
Ed. du Seuil, septembre 1991

Chafica Ali Kassem

A Aïn El Helweh
elle a déposé sur la nuit un manteau de cendre
ses doigts ont éparpillé le printemps
dans les yeux de ses deux fils
nés dans la strie de la roche
morte vêtue de cette neige tardive
enveloppée d’eau sale
au moment où l’occupant commençait le nettoyage du sol.

Etait-elle grande ou petite ?
Aimait-elle la musique, les chants du village, la source rêvée ?
Elle travaillait la laine et chantait pour ne pas oublier


« La remontée des cendres. »
Ed. du Seuil, septembre 1991