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Une poésie qui rend hommage aux victimes …

C’est en 1991, après la première guerre du Golfe que Tahar Ben Jelloun a écrit les recueils « La Remontée des Cendres » et « Non identifiés ». Avec ces poèmes, il a voulu rendre un hommage aux victimes, « aux corps anonymes, aux corps calcinés dont a vu brièvement des images à la télévision ».

Car « une fois qu’on a tiré une couverture de sable et de cendre sur des milliers de corps anonymes, on cultive l’oubli ». « Alors la poésie se soulève. Par nécessité. Elle se fait parole urgente dans le désordre où la dignité de l’être est piétinée. »

« Nommer la blessure, redonner un nom au visage annulé par la flamme, dire, faire et défaire les rives du silence, voilà ce que lui dicte sa conscience. Il doit cerner l’impuissance de la parole face à l’extrême brutalité de l’histoire, face à la détresse de ceux qui n’ont plus rien, pas même la raison pour survivre et oublier. »

Les poèmes de Tahar Ben Jelloun reprises dans ces recueils sont autant un hommage aux victimes de la guerre en Irak, au Liban, à Gaza, qu’aux victimes qui tombent aujourd’hui sous les balles israéliennes en Palestine occupée.
 

Oum Saad

C’est l’histoire d’Oum Saad, mère et épouse d’une terre plus proche du cœur que du visage. Une terre, c’est-à-dire quelques oliviers, des pierres, un peu de cendre, des voisins, une rue latérale, un nom de rue, un numéro peint à la main au-dessus de la porte. Une terre, une adresse sans nom de martyr, une terrasse, une lune pleine pour l’éclairer, une naissance, un cri de joie, une dispute familiale, un rire et quelques larmes de bonheur.
Oum Saad croyait à l’éternité des choses et ne connaissait rien de la paix. Le feu et les armes; la haine et la fureur.
Elle perdit son mari, sa maison et le rire.
Elle entassa sur un chariot ses enfants, un matelas, des casseroles, une valise, un panier d’olives et du pain; elle suivit les autres le long de la route. Elle portait dans ses bras le plus jeune de ses fils.
Elle ne pleurait pas; elle lui parlait.
La nuit, longue et nue, le visage tiré par l’orage, creusé par le silence; la nuit, tantôt un rocher, tantôt un rideau ne cessait de tomber sur cette femme qui avait vieilli en un jour et qui marchait sans se retourner. Ses pas effaçaient le chemin.
Derrière, il n’y avait plus de pays mais un ciel chargé de corps étourdis.
Oum Saad a marché longtemps. De sa bouche tombèrent des mots et des oiseaux, un arbre secret et un village de hautes pierres. Ce n’était pas un cimetière mais un verger où des enfants tendaient des embuscades aux statues.
La nuit a fermé sa robe sur le deuil : le jour voyageait avec l’impatience de l’adolescence; il s’est arrêté aux pieds d’Oum Saad dans le port de Tripoli en ce mardi de décembre, le vingt de ce mois, en mille neuf cent quatre-vingt-trois.
Assise dans un coin sur un baluchon, le visage face au mur, le dos à la mer, un fils est mort, un autre vient de s’embarquer dans un bateau tout blanc, l’Odyssée Elitis, elle agite la main comme pour saluer la pierre.
Le port est dépeuplé. Ni marins ni soldats. Juste la nuit, toute la nuit et Oum Saad, immobile, la tête contre un pan de mur, la tête traversée par le vol de petites hirondelles, Oum Saad, en avance sur les souvenirs, est là, jour éternel, silence ramassé pour une nouvelle saison où aucune rivière ne saurait ramener le verger et les hommes à la terre rongée par le trachome du souvenir.


« La remontée des cendres. »
Ed. du Seuil, septembre 1991

Iyâd Râdi Janajarâ

A Naplouse
après les blessures
la mort s’est glissée dans la douceur des mots
et le ciel a dépêché une prière
calme et sereine.
Elle s’est posée, précise, sur un corps fondu dans l’argile.
Il avait vingt et un ans
et venait de Tallûza.


20 décembre 1988
« La remontée des cendres. »
Ed. du Seuil, septembre 1991

Nawâl Abû Surayya

Offertes
les lèvres humides du deuil
d’une terre un peu grasse
éparpillant le temps dans le sommeil des roches
érigeant ville sur ville
faisant de la parole des ancêtres
une rue transversale
dans le sable irrigué par du sang.
Une balle a suffi
pierres et failles à Gaza
à la sortie du camp d’Al Shâti.
Elle avait quarante ans
et allait chercher de l’eau.


24 novembre 1988
« La remontée des cendres. »
Ed. du Seuil, septembre 1991
 

Ali Saleh Saleh

Ils ont ramené son corps dans une peau de mouton
sa tête et ses pieds nus dépassaient
blanc de poussière.
Lentement ses membres se sont couchés dans le jour
le sol s’est ouvert et l’a enlacé dans une infinie étreinte.
Il avait dix-sept ans
Ali Saleh Saleh
son premier amour à Saïda
la mort nouée aux hanches de l’arbre.


29 avril 1983
« La remontée des cendres. »
Ed. du Seuil, septembre 1991

Abd al Karim al-Safadi

Sur le dos une croix à la peinture rouge
sur le regard un bandeau et des fourmis
le corps a enflé à Aïn Abi Lotf
quel âge avait Abd al Karim al-Safadi ?
Qui le dira ?
les pierres du camp ? La rumeur du sang ? Le rapport de l’occupant ?
ou sa petite fille qui court derrière une roue de bicyclette ?
déposé
fouillé
cet homme était né de toutes les guerres
venu de toutes les mers
sa patrie était dans la poitrine
il l’arpentait le jour et la veillait la nuit


22 février 1983
« La remontée des cendres. »
Ed. du Seuil, septembre 1991

Chafica Ali Kassem

A Aïn El Helweh
elle a déposé sur la nuit un manteau de cendre
ses doigts ont éparpillé le printemps
dans les yeux de ses deux fils
nés dans la strie de la roche
morte vêtue de cette neige tardive
enveloppée d’eau sale
au moment où l’occupant commençait le nettoyage du sol.

Etait-elle grande ou petite ?
Aimait-elle la musique, les chants du village, la source rêvée ?
Elle travaillait la laine et chantait pour ne pas oublier


« La remontée des cendres. »
Ed. du Seuil, septembre 1991

La poésie palestinienne entre la blessure et le rêve de la terre

Tahar Ben Jelloun

« Je suis venu d’une famille d’argile et du verset « Amen » sur les épaules du passé j’avais un rêve, une mère j’avais un sac d’étoiles je suis venu de n’importe où des promesses d’une femme blessée je suis sorti de la déchirure d’un tissu »(…) (1) .

Celui qui parle est un soldat, un combattant des sables, né sous la tente, dans un camp de réfugiés, avec une identité vacillante, une identité à reconquérir, un nom à porter et à défendre. C’est un enfant de la blessure et du rêve. Un rêve fou : une patrie, une terre et l’olivier. Le soldat est aussi un poète. C’est la voix de Mahmoud Darwich, poète de la résistance palestinienne.

La poésie palestinienne est contemporaine du temps brutal et de l’histoire falsifiée. Le peuple palestinien, expulsé de sa terre, disséminé entre les tentes noires et le désespoir, a tôt élevé la voix. Pas uniquement pour clamer des discours, mais aussi pour dire le quotidien de la mémoire entassée dans les camps, dire le rêve urgent, celui d’exister.

Aucun peuple n’a vécu sans poésie. Le peuple palestinien, peut-être plus que tout autre peuple, a mêlé la poésie à la lutte pour la survie, au combat militaire, à la résistance. C’est ce qui explique que la poésie palestinienne est d’abord un outil de combat qui se soucie peu des modes littéraires. Cela n’enlève rien à sa qualité et à sa force. Elle a suivi de prés l’évolution politique.

Ainsi, des poèmes des années 60 où le Palestinien cherche à faire entendre sa voix, on est arrivé aujourd’hui à des poèmes qui témoignent de la déter­mina­tion d’un peuple à recouvrer sa terre et son identité. Poésie pour l’existence, essentielle dans la mémoire du peuple, exigeante, elle dérange. Sa portée est réelle, d’où la subversion redoutée, notamment par les autorités d’occupation.

Rares les institutions politiques et militaires qui n’ont pas essayé d’étouffer la voix du poète. Un grand poète palestinien, très populaire, Hummayad, fut assassiné en 1950 par l’occupant en Galilée. Il était aimé parce qu’il parlait pour ceux qui n’avaient pas droit à la parole. Sa poésie était contagieuse. Les chants de Hummayad continuèrent de circuler dans les camps, sous les tentes.

Ce n’était pas la première fois qu’une voix était étouffée. Le poète marocain Abdellatif Laâbi rappelle dans son anthologie (2) le texte d’un jeune Palestinien anonyme qui fut pendu un matin de 1936 :

« O nuit Laisse le prisonnier terminer ses lamentations Ne crois pas que c’est la peur qui me fait venir les larmes je pleure sur ma patrie et sur les enfants que j’ai laissés à la maison Qui les nourrira après moi alors que mes deux frères avant moi ont été pendus… »

Dans Chronique de la douleur palestinienne, Mahmoud Darwich, répondant à la poétesse Fadwa Touqan, auteur de Je ne pleurerai pas, lui dit :

« Nous n’étions pas, avant juin, des nouveau-nés c’est pourquoi notre passion ne s’est pas émiettée entre les chaînes voici vingt ans, ô ma sœur que nous n’écrivons pas des poèmes mais que nous combattons. »

Pour Samih Al Qassim, poète des territoires occupés, la poésie n’est pas seulement un combat, c’est aussi le souffle de la vie : «  La poésie pour moi veut dire : je suis vivant, j’existe. »

Exister. Exister en dehors des légendes lassantes semées par les ancêtres, être de la terre, être la terre même, c’est cela la quête de l’identité. Samih Al Qassim, né en 1939 à Zarqah, rive orientale du Jourdain, n’a pas quitté la terre de ses ancêtres. Il a refusé l’exil, et il a fait de ce refus une résistance et un symbole. Il dit : «  La mère symbolise les Arabes qui sont restés à l’intérieur du pays. »

Son premier recueil — en vers rimés — a paru en 1958. Son titre : Cortège du soleil Mais c’est avec la défaite de juin 1967 que la poésie palestinienne a jailli comme l’urgence d’une nouvelle naissance. « Le 5 juin 67, je suis né de nouveau », dit Samih Al Qassim.

Il écrit : « Le cinq du mois, de juin dernier nous avons retourné à la mort ses valises diplomatiques le cinq du mois de juin dernier nous avons démuni le vent occidental de toutes les décorations entachées du sang des enfants et de la honte des décombres (…) mais pour que tout le monde , comprenne ce que j’ai dit je le répète le 5 juin dernier nous sommes revenus au monde. »

Avec cette génération de poètes palestiniens, nous sommes loin du courant pessimiste et lyrique de la poésie arabe en général. Il y a là plus qu’un appel à la résistance ; il y a la naissance d’un homme arabe nouveau, l’homme du refus qui martèle les mots dans la violence de l’histoire, l’histoire d’une révolution. La réalité des camps et de l’exclusion, le vécu de la blessure et de la brutalité, imposent au poète palestinien la rupture avec la rhétorique classique et le refus de la lamentation. C’est une poésie qui se démarque d’un passé récent ou lointain, empreint de nostalgie ; elle ne fait pas de concessions ; elle dit la chute des masques et « la trahison des frères » .

La rupture ne signifie pas l’abandon du patrimoine populaire. Au contraire, un poète comme Al Qassim a su revaloriser et intégrer ce patrimoine menacé de disparition dans cette nouvelle vision. C’est ce que fit avec la même exigence, Tawfiq Az Zayad, qui fut aussi est resté en Galilée. Il n’a pas quitté sa terre. Il a voulu être, avec son peuple, « gardiens de l’ombre des orangers et des oliviers » Il dit, dans J’étreins vos mains, s’adressant à ceux qui tentent de le déloger :

« Nous semons les idées comme la levure dans la pâte nos nerfs sont de glace mais nos cœurs expulsent le feu si nous avons soif nous presserons les pierres nous mangerons de la terre si nous avons faim mais nous ne partirons pas et nous ne serons pas avares de notre sang Ici nous avons un passé un présent Ici est notre avenir…  »

Fadwa Touqan est née à Naplouse où elle resta après l’occupation de 1967. Témoin de la défaite et objet de l’humiliation quotidienne, elle dit la blessure évidente et insiste sur la haine qu’on a déposée dans son corps :

«  O ma haine terrifiante ils ont tué l’amour en moi ils ont transformé le sang de mes veines en glycérine et goudron.  »

On reprocha à un certain moment à Mahmoud Darwich d’avoir quitté les territoires occupés. (Il partit pour un an à Moscou puis revint s’installer à Beyrouth, où il dirige aujourd’hui la revue Chou’une Falastenia, qu’édite le centre de recherches de l’O.L.P.)

Tout à fait à ses débuts, Darwich avait écrit un poème Carte d’identité, devenu l’un des poèmes les plus célèbres de la poésie palestinienne :

«  Inscris je suis arabe le numéro de ma carte est cinquante mille j’ai huit enfants et le neuvième… viendra après l’été te mettras-tu en colère ? Inscris je suis arabe je travaille avec mes camarades de peine dans une carrière j’ai huit enfants je leur arrache du roc le pain les habits et les cahiers et je ne viens pas mendier à ta porte et je ne me plie pas devant les dalles de ton seuil te mettras-tu en colère ? (…) et j’aime par-dessus tout l’huile d’olive et le thym mon adresse : je suis d’un village perdu… oublié aux rues sans nom, et tous ses hommes… au champ comme à la carrière aiment le communisme te mettras-tu en colère ?  » (…)

Dans ce poème, clair et direct, se reconnaîtrait tout homme à l’identité confisquée, humilié par une autorité occupante. Poème-tract, militant, il fut nécessaire au moment où l’entité palestinienne ne s’était pas encore imposée au monde. Mahmoud Darwich considère que ce poème est aujourd’hui dépassé, dans sa forme comme dans son contenu. Quand le public le lui réclame lors d’un récital, il refuse de le dire et se met en colère, car c’est politiquement que ce cri est dépassé. Continuer à le clamer serait ne pas tenir compte de l’évolution de la résistance et de ses acquis. Les derniers textes de Mahmoud Darwich déconcertent ceux qui s’attendent à trouver une poésie de résistance classique, avec des slogans et des morceaux de bravoure. Mahmoud Darwich, devenu en quelque sorte l’« ambassadeur du rêve palestinien » , a su éviter le piège de l’événementiel et du circonstanciel.

Non seulement il a contribué à donner à la poésie palestinienne de nouvelles dimensions, mais il a participé, au même titre que le poète syrien Adonis, à la révolution de la poésie arabe d’aujourd’hui. Riche et difficile, complexe et très élaborée, la poésie de Darwich dépasse de loin le cadre d’une poésie de résistance et s’impose à l’avant-garde de l’écriture arabe. On ne peut pas en dire autant de la poésie de Moine Bessissou, connu pour son art du récital. Il sait parler aux foules. Il a vécu la guerre civile du Liban et a été témoin de la chute de Tell-El-Zaatar. Cette présence sur les lieux de la tragédie l’a incité à écrire quotidiennement des poèmes dans le courant du réalisme symbolique.

Les camps et les massacres

La jeune génération, celle qui s’affirme en ce moment, ne tranche pas beaucoup sur le groupe Qassim-Touqan-Darwich. Elle, n’a pas plus d’audace dans le processus de refus et de rupture avec la poésie arabe classique. Disons que ces voix nouvelles ont tendance à politiser encore plus leurs écrits. Khaled Abou Khaled, né en 1944 en Cisjordanie, travaille avec minutie la structure du poème.

Sa démarche voudrait répondre à ses convictions marxistes. Ayant vécu et étudié au Caire, on sent encore dans sa poésie l’héritage des deux poètes égyptiens qui ont marqué la génération des années 60, Abd Assabour et Ahmed Higazy. Voix paysanne, Khaled Abou Khaled ne s’écarte pas des thèmes constants de la poésie palestinienne : la terre, le retour. La terre chantée avec lyrisme. Un chant a plusieurs voix. Une façon de dire la comple­xité d’un vécu en suspens. Cette parole est aussi celle de la simplicité et de la sérénité, celle de la lucidité qui nomme les choses, comme dans cet extrait d’Un voyageur :

«  Vers toi, je suis emporté par l’oiseau de la nostalgie qui s’empare d’un petit ruisseau et d’une branche d’olivier où reposer ses ailes là derrière une saison de verdure… (…) Ces temps cruels, entendront-ils un jour la voix d’un sage annonçant l’approche de notre Jérusalem ?  »

Auteur de cinq recueils, Khaled Abou Khaled vient de publier Ne me connaît que l’olivier, poème sur la guerre civile du Liban, où il était parmi les combat­tants. Ahmed Dhahbour est, sans conteste, la révélation de ces dernières années. Certains le considèrent comme le nouveau Darwich. Après le massacre de 1970 à Amman, il publia Karbala, un des plus beaux textes de cette nouvelle génération des camps et des massacres (Jordanie, Liban).

D’origine très pauvre, ce garçon nu et pur a introduit dans la poésie pales­tinien­ne la réalité du camp. Sobre et d’une lucidité amère, Dhahbour s’efface derrière ce qu’il écrit. Il ne veut pas bouleverser l’écriture, mais dire, dans le langage des reclus sous les tentes, ce que l’époque fait subir à sa famille, à son peuple. Dans ce qu’il dit, il y a pudeur et vérité. Il désigne avec l’exigence de l’enfant ce qu’il ne peut supporter.

Sans démagogie… Sans rhétorique. Il est là où il pense qu’il doit être : parmi les plus déshérités, parmi ceux qui luttent. Tout en étant très proche de Darwich, il se réclame plutôt des grands poètes classiques comme Al Mutannabi et Al Maâri. Le Palmier d’Amman est un de ses poèmes sur le massacre de 1970 :

« Ils sont partis… ils m’ont laissé sur le tronc du palmier j’ai alors grandi à travers ses branches j’ai grandi avec elles et, à témoin, je prenais le vent qui caressait mes blessures : des casques des soldats, une patrie tombait en loques des fenêtres du palais me parviennent les aboiements un toit tombe sur la tête d’un enfant le cri d’une mère affligée elle célèbre l’entrée des Rois au village tranquille (…) Abandonné à mes rêves brisés, je poussais dans la sève du palmier je suis devenu son parfum et son fruit… Et si un jour ils veulent me brûler, feu je deviendrai et je prends le vent à témoin… »

D’autres poètes méritent d’être connus, notamment May Sâegh, qui n’a certes pas la force de Fadwa Touqan, mais qui est une des voix les plus pertinentes. Il faut aussi citer Mourid Al Barghothi, Sakhr, Yahia Al Badaoui, etc. (3) Abou Assadaq — la cinquantaine — tient une place à part. C’est un conteur. Un homme du peuple qui préfère raconter et parler plutôt qu’écrire. Il s’empare de l’événement et le raconte avec sensibilité et humour. Pour lui, un poème est une rencontre, rencontre avec la réalité qui se soulève dans le feu, dans le chant, dans la danse.

Il célèbre le poème de la terre fêlée face à la foule qui ne se laisse plus bercer par le nostalgique de Oum Kaisoum ou alors la démagogie et l’opportunisme d’un poète comme le Libanais Nizar Qabani, connu pour chanter le corps de la femme, mais qui a remplacé dans ses textes la femme par la Palestine. Le public du monde arabe reste très attentif à la poésie palestinienne.

Lors du dernier passage de Mahmoud Darwich (4) au Festival de Carthage (avec Adonis et Qabani), le théâtre de plein air était archi-comble : plus de cinq mille auditeurs. Concluant son anthologie, A. Laâbi écrivait en 1970 :

« Ainsi, faisant fi des frontières créées par l’occupant, par-dessus les rives et les rampes, les rafales des combattants en même temps que les poèmes de Darwich, Al Qassim, As Zayad et de tous les poètes palestiniens se répondent nuit et jour en un dialogue hautement poétique et révolutionnaire. »

Parlant des enfants de 1948, Al Qassim dit :

« O mes frères bruns et nus rêvant d’un drapeau O mes frères éparpillés et ô mon poème malheureux nous avons encore à poursuivre l’oraison des justes il reste encore une ligne avant de boucler l’histoire.  »

Tahar Ben Jelloun Écrivain,
Prix Goncourt 1987
(Le Monde Diplomatique  janvier 1978)


(1) La plainte du soldat éloquent, poème paru dans Afrique-Asie, n° 99, traduit de l’arabe par par T.J.B.
(2) Abdellatif Laâbi, la Poésie palestinienne de combat, éd. P.J. Oswald, Paris/ Atlantes, Casablanca, 1970.
(3) Rached Hessine, mort accidentellement l’hiver dernier à New-York, est un poète qui a appartenu à plusieurs courants de la poésie palestinienne. Il était très lu et très aimé. Après sa mort, Mahmoud Darwich écrivit un long poème à sa mémoire. Il dit de lui : « Depuis vingt ans il jette sa chair à l’oiseau, aux poissons iI la jette dans toutes les directions (…) il était un champ de maïs et de pommes de terre il n’aimait pas l’école il aimait la prose et la poésie (…) il était facile comme l’eau simple comme le dîner du pauvre…  »
(4) Le tirage des recueils de Darwich dépasse généralement dix mille exemplaires. *Les poèmes de Darwich, Al Qassim, Touqan ont été traduits par A. Laâbi. Les textes de Dhahbour et d’Abou Khaled l’ont été par Fayez Malas.