Archives de catégorie : Tahar Bekri

Liban ma rose noire

 Ils redoublent de férocité
Et crient aux cèdre
Nous sommes les seigneurs de la guerre
Nous fermons la mer le ciel et la terre
Et pissons sur vos prières
Nous mangeons les collines et les montagnes
Nous détournons les fleuves
Volons les lacs les plateaux et les arbres
De chiffres sans nom
Nous remplissons vos cimetières

Nous sommes les nouveaux aigles
Nous aimons les ruines et les décombres
Le sang des chevaux éventrés
Les larmes des murs
Les enfants sous les pierres

Nous sommes les bâtisseurs de vos cauchemars
Coupeurs de routes
Coupeurs de ponts
Démolisseurs d’aéroports
Brûleurs de vos réserves
La farine est notre ennemie
Votre pain poudre pour notre canonnière
Nous mettons l’air à genoux
Le vent à feu et à sang

Nous sommes les ravageurs des centrales hydrauliques
L’eau c’est pour laver vos morts
Nous sommes la nuit de votre détresse
Destructeurs de centrales électriques
Amis des chauve-souris

La cécité guide nos coeurs
Assoiffés de vos linceuls sans cercueils

Nous sommes les rois de la lumière
Nous tuerons la lune s’il le faut
Pour disperser nos cendres
Dans les trous de notre mémoire
Nous prierons Dieu pour ouvrir son enfer
Croix et croissant pour nourrir nos brasiers
Et nous ferons de vos frontières nos pissotières

La bannière étoilée est notre chandelier
Dans le ciel déchiré par nos mâchoires

Paris, le 26 juiillet 2006

 

Coquelicots pour la complainte de Bethléem

Si ton char tue ma prière
Si le canon est ton frère
Si tes bottes rasent mes coquelicots
Si tes raids violent mon ciel

Comment peux-tu effacer ton ombre parmi les pierres ?

Si mon église est ton abattoir
Si tes balles assiègent ma croix
Si mon calvaire est ton chandelier
Si les barbelés sont tes frontières

Comment peux-tu aimer la lumière ?

Si ta haine par-dessus le toit de ma maison
Confond minaret et mirador
Si ta fumée sature mon horizon
Si les haut-parleurs assourdissent mes cloches

Comment peux-tu honorer le levant ?

Si tes griffes déchirent mon sanctuaire
Si tes casques sont tes oeillères
Si tu arraches mon olivier
Ses rameaux pour ton fumier

Comment peux-tu retenir la puanteur des cendres ?

Si Jénine en arabe est foetus et embryon
Que tu enterres vivant oublieux de l’Histoire
Si la poudre est ton encensoir
Si tes fusées blessent ma nuit sombre

Tes dalles se consolent-elles d’être mes décombres ?

Si le mensonge est ton épine dorsale
Si tu nourris tes racines de mon sang
Si tu caches mon cadavre
Pour étrangler le cri de la terre

Comment peux-tu prétendre qu’elle est ta terre ?

Poème écrit en 2002, lors du siège de Jénine.

Publié dans « Salam Gaza ». Editions Elyzad, Tunis.

Tombeau de Mahmoud Darwich

En mars 2009, le poète Tahar Bekri visite la Palestine.

« Je formule le vœu d’aller sur la tombe de Mahmoud Darwich. Elle est là sur les hauteurs de la ville (1). Mahmoud dort parmi les sapins et les conifères. Un petit mausolée pyramidal en verre est élevé à sa mémoire, entouré de quelques fleurs et couronnes… L’herbe est verte, le jeune olivier, planté récemment, résiste au vent léger. Le soleil est tendre. Le poète repose ici. Ses mots emplissent le lieu. Sa voix audible à travers les pierres. Son souvenir, immense. J’essaie de m’imprégner du paysage qui surplombe la ville. Pas très loin, se trouve le Palais de la culture. Des immeubles sont alignés en face. Le silence règne sur la colline… Les vers de Mahmoud Darwich défient l’occupation, bercent la terre de son amour. Je jette un dernier regard. Dors en paix, Mahmoud, parmi les arbres que tu aimais tant. Tu es chez toi. Tu aurais aimé être enterré en Galilée, peut-être… »

Tombeau de Mahmoud Darwich

Tu disais à la pierre inconsolée
« Sur cette terre
Maîtresse de la terre
Il y a ce qui mérite la vie »
Le sapin sourd à la prière
Le thym reclus aux frontières de l’oubli
Combien de murs
Combien de fils barbelés
Faut-il détruire pour confier à la colline
Ceux qui confisquent les oliviers
Séquestrent la lumière
Sombrent dans la cécité du cimetière


Publié dans « Salam Gaza » – voyage en Palestine
Editions Elyzad, 2010, Tunis.

Tahar El BekriTahar Bekri est né en 1951 à Gabès (Tunisie), Tahar Bekri est maître de conférences à l’université de Paris Ouest-Nanterre. Il a publié une vingtaine d’ouvrages, recueils de poésie, livres d’art, essais, dont  » Le Livre du souvenir «  (carnets) paru aux éditions Elyzad en 2007. Son œuvre est traduite dans différentes langues.

A propos de Tahar Bekri
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