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Nous enseignons la vie, Monsieur

Ce poème, Rafeef Ziadah l’a composé à la suite de l’attaque israélienne contre Gaza, en 2008-2009, après qu’un journaliste canadien lui avait demandé : « Mademoiselle Ziadah, vous ne pensez pas que tout serait résolu si vous cessiez au moins d’enseigner toute cette haine à vos enfants ? »

Voici la vidéo dans laquelle elle présente son poème, suivi de la traduction en français.

Nous enseignons la vie, Monsieur

Aujourd’hui, mon corps était un massacre télévisé.
Aujourd’hui, mon corps était un massacre télévisé censé ne pas aller au-delà des brèves citations et des limites des mots.
Aujourd’hui, mon corps était un massacre télévisé censé ne pas aller au-delà des brèves citations et des limites des mots, suffisamment remplies de statistiques pour s’opposer à une riposte mesurée.
Et j’ai peaufiné mon anglais et j’ai appris mes résolutions de l’ONU.
Et pourtant, il m’a demandé : « Mademoiselle Ziadah, vous ne pensez pas que tout serait résolu si vous cessiez au moins d’enseigner toute cette haine à vos enfants ? »

Pause.

J’ai cherché en mon for intérieur la force d’être patiente, mais la patience n’est pas au bout de ma langue pendant qu’ils larguent des bombes sur Gaza.
La patience vient précisément de m’échapper.

Pause. Sourire.

Nous enseignons la vie, Monsieur.
Rafeeh, n’oublie pas de sourire.

Pause.

Nous enseignons la vie, Monsieur.
Nous, Palestiniens, enseignons la vie après qu’ils ont occupé le dernier ciel.
Nous enseignons la vie après qu’ils ont bâti leurs colonies et leurs murs de l’apartheid, au-delà des derniers cieux.
Nous enseignons la vie, Monsieur.
Mais, aujourd’hui, mon corps était un massacre télévisé censé ne pas aller au-delà des brèves citations et des limites des mots.
Et ne nous donnez qu’un récit, un récit humain.
Vous comprenez, ceci n’a rien de politique.
Nous voulons seulement parler aux gens de vous et de votre peuple, et faites-nous donc un récit humain.
Ne mentionnez pas ces mots : « apartheid » et « occupation ».
Ceci n’a rien de politique.
Vous devez m’aider, moi en tant que journaliste, à vous aider à raconter votre histoire qui n’a rien d’une histoire politique.
Aujourd’hui, mon corps était un massacre télévisé.
Que diriez-vous de nous parler de l’histoire d’une femme de Gaza qui a besoin de médicaments ?
Ou de nous parler de vous ?
Avez-vous suffisamment de membres aux os brisés pour couvrir le soleil ?
Passez-moi vos morts et donnez-moi la liste de leurs noms sans dépasser les mille deux cents mots.
Aujourd’hui, mon corps était un massacre télévisé censé ne pas dépasser les brèves citations et les limites des mots, mais émouvoir ceux qui sont devenus insensibles au sang terroriste.
Mais ils se sont sentis désolés.
Ils se sont sentis désolés pour le bétail à Gaza.
Et ainsi donc, je leur donne les résolutions de l’ONU et les statistiques et nous condamnons, et nous déplorons, et nous rejetons.
Et ce ne sont pas deux camps égaux : l’occupant et l’occupé.
Et cent morts, deux cents morts, et un millier de morts.
Et entre ce crime de guerre et ce massacre, je crache des mots et je souris sans « rien d’exotique », « rien de terroriste ».
Et je recompte, je recompte : cent morts, un millier de morts.
Il y a quelqu’un, là, dehors ?
Y aura-t-il quelqu’un pour écouter.
Je voudrais pouvoir pleurer sur leurs corps.
Je voudrais pouvoir courir pieds nus dans chaque camp de réfugiés et prendre à bras tous les enfants, couvrir leurs oreilles pour qu’ils ne doivent plus jamais entendre le bruit des bombes le reste de leur vie comme moi je l’entends.
Aujourd’hui, mon corps était un massacre télévisé
Et permettez-moi de vous dire ceci, rien que ceci. Rien, vos résolutions de l’ONU n’ont jamais rien fait, à ce propos.
Et aucune des mes brèves paroles, aucune parole que je sortirai, et qu’importe que mon anglais s’améliore, aucune parole, aucune parole, aucune parole, aucune parole ne les ramènera à la vie.
Aucune parole ne fera cela.
Nous enseignons la vie, Monsieur.
Nous enseignons la vie, Monsieur.
Nous, Palestiniens, nous éveillons chaque matin pour enseigner au reste du monde la vie.

Monsieur.

Rafeef Ziadah

Rafeef Ziadah est issue d’une famille de réfugiés palestiniens qu’on a mis sur des bateaux à Haïfa, en 1948, pour les envoyer au Liban et qui faisaient partie des 750.000 Palestiniens chassés par les groupes sionistes et leur guerre. Après avoir survécu à la guerre civile du Liban, dans les années 1970, et à l’invasion de Beyrouth par Israël, en 1982, la famille s’est lancée dans un long périple, voyageant autour du monde tels en tant que Palestiniens apatrides.

Quand je lui ai posé des questions sur les endroits où elle avait vécu, elle a d’abord réfléchi quelque peu avant de répondre : « J’ai l’impression d’avoir vécu partout, d’avoir mené l’existence typique d’une Palestinienne apatride : au Liban, en Tunisie, à Chypre et en Grèce. J’ai passé ma maîtrise aux États-Unis, les études pour mon doctorat au Canada et, actuellement, j’enseigne à Londres. J’ai trop souvent fait la file pour obtenir un visa et j’ai rencontré bien trop de monde dans les cellules de l’immigration des aéroports. C’est la façon la plus simple d’exprimer les choses. » Et d’ajouter : « J’ai insisté pour poursuivre mes études, en dépit des nombreux obstacles. Actuellement, je termine un doctorat en sciences politiques à l’Université de York et je travaille comme assistante enseignante à l’École des études orientales et africaines de l’Université de Londres. »

Lorsqu’on lui a demandé quels étaient ses souvenirs de Beyrouth, elle a répondu : « Dans mes souvenirs de mes premières années au Liban, il y a surtout les bombardements et les abris. J’ai assisté à la force immense des Palestiniens, à cette époque, et à un courage que j’essaie d’emmener avec moi dans tout ce que je fais. » Elle a poursuivi : « Le premier poème que j’aie jamais mémorisé du début à la fin, c’est Sous le siège, de Mahmoud Darwish. En réalité, je sens que nous, Palestiniens, n’avons cessé d’être assiégés depuis [cette guerre]. Peu de choses ont changé et nous continuons de résister en ne renonçant pas à nos droits. »

« Le beuble balestinien »

Rafeef a une façon particulière de réciter sur scène, mélangeant arabe et anglais de façon plaisante. Elle entame son poème « Tous les ombres de la colère » en disant : « Permettez-moi de parler ma langue arabe avant qu’ils n’occupent ma langue aussi. »

Dans son poème le plus connu jusqu’à présent, Rafeef dit sans crainte au monde qu’elle a passé une nuit blanche à s’exercer à faire la différence entre le P et le B, une difficulté courante que rencontrent les arabophones lorsqu’ils apprennent l’anglais. Je lui ai demandé si elle avait réellement eu ce problème et si elle l’avait toujours.

Elle a ri et a répondu : « Oui, quand je suis bouleversée et que je parle vite, je parle toujours des ‘droits du beuble balestinien’. Pendant très longtemps, j’ai également confondu les mots ‘touriste’ et ‘terroriste’, et ce n’est pas ce qu’il y a de mieux pour un Palestinien apprenant l’anglais. »

Premier spectacle après une menace de viol

Rafeef a commencé l’apprentissage de l’anglais dans l’enseignement supérieur. Elle écrit de la poésie depuis aussi loin que remontent ses souvenirs, mais c’est une attaque contre elle qui l’a poussée à se produire en public. L’incident a eu lieu lorsqu’elle était étudiante au Canada et qu’elle participait dans son campus à une action directe où l’on avait simulé un check-point israélien et où elle jouait le rôle d’une Palestinienne.

« L’un des sionistes sur le campus m’a donné des coups de pied alors que j’étais au sol et m’a dit que je méritais d’être violée avant de mettre au monde des enfants terroristes », rappelle-t-elle avec émotion. « Une semaine plus tard, je présentais mon poème sur scène, Les ombres de la colère, pour la toute première fois. »

Justice et/ou paix

J’ai dit à Rafeef que j’avais remarqué que les activistes palestiniens, comme le poète Remi Kanazi et le fondateur de Free Gaza, Huwida Arraf, se concentraient également sur l’idée de liberté et de justice plutôt que sur la « paix ». Remi avait déclaré explicitement après un spectacle poétique récent que sa cause était la justice et la liberté, et que la paix en était une conséquence.

Rafeef a fait le commentaire suivant : « Le problème avec le langage de ‘paix’, dans notre cas, c’est qu’il s’agit habituellement de la paix, mais sans la moindre justice pour les Palestiniens. Selon Israël, ‘paix’ signifie d’avoir en Cisjordanie et à Gaza une population docile de Palestiniens qui seront autogérés et se tiendront cois, dans le même temps qu’Israël pourra continuer à contrôler les frontières, l’économie et la population. »

« La justice, toutefois, entraînerait le droit au retour des réfugiés palestiniens, lesquels constituent une majorité des Palestiniens », a-t-elle expliqué. « Je demanderais également que nous considérions à nouveau les Palestiniens à l’intérieur d’Israël comme une composante incontournable de notre lutte pour la liberté. Aujourd’hui, les jeunes des camps de réfugiés, des territoires occupés, de la Palestine de 1948 et de la diaspora ont compris le sens réel de ce qu’on appelle le ‘processus de paix’, comment ce dernier visait à fragmenter la population palestinienne dans des ghettos isolés. Nous insistons pour qu’on redéfinisse notre lutte en termes de justice pour tous les Palestiniens. »  

Après mon entretien avec Rafeef, j’ai continué à réfléchir à son vers qui revient sans cesse : « Nous enseignons la vie. » Et, en effet, Rafeef enseigne la vie au monde lorsqu’elle fait en sorte de surmonter toutes les difficultés. Cette nouvelle génération de Palestiniens, avec sa vision de la lutte et de la vie – est une génération qui défendra ses droits et persistera à enseigner la vie au monde.


Interview réalisé par Ahmad Jamil Azem est assistant invité à la faculté des études sur l’Asie et le Moyen-Orient de l’Université de Cambridge. On peut le joindre à l’adresse aj.azem@yahoo.com.

Le site Internet de Rafeef est : www.rafeefziadah.ca. Vous pouvez la suivre sur Twitter : @RafeefZiadah.

L’interview a été publié le 6 mai 2012 sur le site This week in Palestine
Traduction de l’interview et du poème pour ce site : JM Flémal.