Archives de catégorie : Poèmes de Rachid Husaïn

Jaffa

À Jaffa
les hauts fourneaux déversent de ces drogues
les rues poussiéreuses étouffent
sous les moustiques et le désespoir
Le cœur de Jaffa ne bat plus
et le long des artères du ciel
surgit le cortège funéraire de la lune

Jaffa n’a pas de lune
Jaffa : du sang sur des cailloux
Jaffa à tes seins j’ai bu
le lait des oranges
jusqu’à plus outre

Jaffa toi dont la houle
a abreuvé la pluie
toi qui as maîtrisé le temps
tu vois aujourd’hui sur ta plage
tous tes membres écartelés
et ton dos comme roué

Jaffa un jardin
dont les arbres étaient des êtres
a dépéri aujourd’hui
en trou à came

J’étais à Jaffa
j’y chassais les rats dans ta tête
j’ai vendu les ruines de tes chevaliers sans monture
j’ai enterré dans ton sable des étoiles
et dans tes murailles j’ai sorti des balles de tes os
et une fois de plus j’ai ravalé ma colère

J’ai cherché de vieux papiers à jeter
les ai brûlés
ai inhalé leur fumée
comme si c’était du tabac
et après ça
je me suis reposé un peu

Rachid Hussaïn


Source : « Honderd jaar kolonisatie in Palestina. Lukas Catherine. EPO. 1978.
Traduction : Jean-Marie Flémal

A propos des martyrs

Les martyrs viennent en silence
les martyrs repartent en silence
Que peux-tu écrire sur eux ?
Ahmad a fait ses adieux à sa femme en disant :
Ô Salma, après la guerre nous bâtirons une maison
Ahmad a libéré un empan du Golan syrien… et toi
qu’as-tu libéré ?
Avec des mots et des poèmes
qu’as-tu libéré ?
Pour les martyrs, la meilleure oraison funèbre, c’est le silence
Marche en silence
avance en silence
aime en silence
sois fidèle comme la terre, en silence
Et même si la mort vient
accueille-la en silence

Rachid Housaïn


La poésie palestinienne contemporaine.
Choix de textes et traduction de Abdellatif Laâbi.

Le Temps des Cerises et la Maison de la Poésie Rhône-Alpes, 2002.

Je suis contre les jeunes qui deviennent martyrs avant dix ans

Je suis contre les révolutionnaires de ma patrie qui cassent les épis de blé,
contre un enfant, tout enfant, qui porte une grenade.
Je suis contre ma sœur qui apprend à utiliser un fusil.
Mais que peut faire un prophète ou une prophétesse lorsque leurs yeux doivent supporter la vue d’une horde d’occupants.

Je suis contre les jeunes qui deviennent martyrs avant dix ans, contre les arbres derrière lesquels sont cachés des explosifs,
les branches qui font des planches pour un échaffaud,
les champs de pavot qui deviennent des tranchées.
Je suis contre tout ça, mais lorsque le feu de la guerre surprend mes amis,et mon pays, comment puis-je empêcher que mon poème devienne une arme ? »

Rachid Hussaïn


Source : « Palestine, la dernière colonie ? » EPO asbl, 2003