Archives de catégorie : Mou’in Bsissou

Trois murs pour la salle de torture

A l’aube
Je résisterai …
tant qu’il y aura sur le mur une page blanche
et que les doigts de mes mains n’auront pas fondu
Quelqu’un tape
un message sur le mur
Ces fils sont devenus nos veines
les veines de ces murs
Tout notre sang se déverse
dans les veines de ces murs
Un message à travers le mur :
ils ont fermé une autre cellule
ils ont achevé un prisonnier
ils ont ouvert une autre cellule
ils ont amené un prisonnier…

Au milieu de la journée
Ils ont posé devant moi le papier
ils ont posé devant moi le crayon
ils m’ont mis dans la main la clé de ma maison
Le papier qu’ils ont voulu souiller
a dit : Résiste
Le crayon dont ils ont voulu écraser le front dans la boue
a dit : Résiste
La clé de la maison a dit : Au nom de chaque pierre
de ton humble maison, résiste
Quelqu’un tape sur le mur
c’est le message d’une main brisée
qui dit : Résiste
Et la pluie tombe
martelant le toit de la salle de torture
Chacune de ses gouttes
crie : Résiste

Après le coucher de soleil
Personne n’est avec moi
personne n’entend la voix de cet homme
personne ne le voit
Chaque nuit, quand les murs
se ferment et les portes
il sort de mes blessures qui saignent
et marche dans ma cellule
C’est moi
Il est comme je suis
Je le vois tantôt enfant
tantôt à vingt ans
Il est mon unique consolation
mon amour unique
Il est la lettre que j’écris chaque nuit
le timbre-poste que j’y colle
pour qu’elle aille au vaste monde
à la petite patrie
Cette nuit, je l’ai vu
sortant de mes blessures, triste, éperdu, torturé
marchant en silence, ne disant
rien, comme s’il disait :
Tu ne me verras plus si tu avoues
si tu écris…

Mou’in Bissou

Mou’in Bsissou

Source : La poésie palestinienne contemporaine. Abdellatif Laâbi.    Le Temps des Cerises. 2002.

Né en 1927 à Gaza. Poète et dramaturge. Il passe presque toute la décennie des années cinquante en prison. Puis ce sera la ronde de l’exil : Le Caire, Bagdad, Beyrouth, Damas, Moscou et enfin Londres, où il meurt subitement en 1984.

 

Oui, il se peut que nous mourrions

Oui, il se peut que nous mourions, mais nous arracherons la mort de notre terre
Oui, il se peut que nous mourions, mais nous arracherons la répression de notre terre

Là-bas, au loin, si loin, ô camarade, les soldats me mèneront
Ils me jetteront dans le noir affreux, dans l’enfer des menottes

Oui, il se peut que nous mourions, mais nous arracherons la mort de notre terre
Oui, il se peut que nous mourions, mais nous arracherons la répression de notre terre

Ô camarade ! Ils ont fouillé ma chambre
Ils n’ont trouvé que des livres
Des amas d’os – mes frères qui gémissent entre père et mère
Ils les ont réveillés par des coups de pied
Ils ont embrassé la colère dans les yeux

Je suis maintenant entre les soldats de l’oppression
Je suis halé au pénitencier
Le visage de mon père m’est toujours présent, m’armant d’espoir
Ma mère gémit longuement et mes frères crient
Quelques voisins sont autour, chacun ayant un fils dans les prisons
Mais malgré l’oppression des soldats, j’ai levé une main alourdie de chaînes et j’ai crié :
Je reviendrai avec une armée de camarades, de tonnerres
Je vois là-bas un ouvrier dans la rue
Je vois le leader victorieux de la révolution
Me saluant d’une main de fer, l’autre main lance des éclairs
Je suis maintenant entre des centaines de camarades
Je serre mes mains aux leurs
Je me sens fort, je vaincrai ma cellule
Où nous ne mourrons pas, nous vivrons même si les menottes brises nos os
Même si les fouets nous déchirent
Même s’ils jettent nos corps au feu

Oui, il se peut que nous mourions, mais nous arracherons la mort de notre terre
Oui, il se peut que nous mourions, mais nous arracherons la répression de notre terre

Mou’in Bsesso

Source : « Palestine et Palestiniens. »
Groupe de tourisme alternatif.
Ramallah, 2003.