Archives de catégorie : Poèmes de Mahmoud Darwich

Chroniques de la tristesse ordinaire ». Extrait 3.

   Tu aimerais aller à Jérusalem ?
   Décroche ton téléphone et demande l’officier de police des affaires privées. Une vieille connaissance ! Tu prends de ses nouvelles, tu plaisantes un tantinet avec lui. Ensuite tu le pries de te préparer u permis de voyage à Jérusalem pour une journée (sans la nuit). Alors, il répond : « Dépose une demande par écrit. »
   Bon, laisse ton travail, rédige ta demande sur une feuille de papier bien lisse et attends la réponse un jour, deux jours, trois jours… Tiens ! lueur d’espoir, ils n’ont pas encore répondu non comme les autres fois. Attends encore, il le faut, cependant que le rendez-vous de Jérusalem approche de plus en plus. Tu te prends à leur rappeler ta demande, tu les pries, tu les supplies qu’ils te disent au moins quelque chose. « Réponds-moi non tout rond et que le rendez-vous saute ! » Mais motus. Pour finir, tu leur certifies qu’il ne te reste plus que quelques heures. Alors, ils te disent de passer les voir d’ici une heure. Tu auras ta réponse. Tu bondis jusqu’à leur bureau, qui est fermé…
   Dans ta candeur, tu les plains d’abord d’avoir pris tant de mal cette fois pour toi, au lieu d’avoir dit non aussitôt, comme d’ordinaire. Mais ensuite la colère monte en toi et, sottement, te moquant de la Sûreté de l’Etat, tu pars à Jérusalem !
   Le lendemain, naturellement, convocation d’urgence au tribunal militaire. Attends-y ton tour et écoute bien…
   … Une femme arabe travaille dans un kibboutz. Son permis de circuler lui interdit de descendre d’autobus à toutes les stations du parcours. Or, pour un besoin, elle est obligée, une fois, de descendre. Ils l’arrêtèrent.
   Des jeunes gens se sont arrêtés de l’artère principale. Arrêtés !
   Le tribunal, lui, n’innocentera personne. Prison et amendes à tous.
   Et l’histoire – tu t’en souviens ? – de l’âne, du vieillard et du permis !
   Un vieillard labourant un champ avait à un arbre accroché son manteau. Et dans la poche, il avait laissé son permis. Il aperçoit son âne qui, prenant le large d’un bon trot, débarque dans le champ voisin. Le vieil homme court le rattraper mais la police militaire l’intercepte et l’arrête pour avoir, sans permis, posé le pied sur une propriété de l’Etat ! « Voyons », dit-il, « je l’ai, mon permis, dans la poche de mon manteau qu vous voyez suspendu à l’arbre là-bas ! » Ils l’arrêtèrent et le condamnèrent.
   Et les « permis de la mort », tu t’en souviens, quand les paysans signaient des imprimés le rendant seuls responsables de leur mort si une mine explosait dans la zone où l’armée faisait ses manœuvres ! Ce formulaire dispensait l’Etat de toute responsabilité, et les paysans ne songeaient qu’à leur gagne-pain, pas aux risques de mourir, que diable ! Or il y eut des morts, et d’autres restèrent bien vivants ! L’Etat régla leur compte aux vivants comme aux morts, en confisquant toutes leurs terres !
   Oublieras-tu l’histoire de la fillette qui mourut dans les bras de son père, à l’entrée du bureau du gouverneur militaire du village, tandis qu’il attendait le permis pour se rendre en ville pour soigner son enfant gravement malade ?
   … Du coup, tu te sens soulagé lorsqu’il ne te condamnent qu’à deux mois de prison.
   Dans la prison, tu chantes la patrie, tu écris des lettres à ta bien-aimée, tu lis quelques articles sur la démocratie et un roman du genre : La liberté ou la mort, mais tu n’as, toi, ni l’une ni l’autre…


Source : « Poèmes palestiniens » précédés de « Chroniques de la tristesse ordinaire ». Les éditions du Cerf. 2009.

Chroniques de la tristesse ordinaire. Extrait 2

Tu voudrais pour les fêtes rendre visite à ta mère.
  Il y a si longtemps tu ne l’as pas vue, ni ton père et tes frères, à moins d’une heure d’ici, dans leur village.
  Cette fois-ci, tu y vas de tout ton art pour choisir les termes de ta lettre à la police :
  « Auriez-vous l’obligeance de prendre en considération les simples sentiments humanitaires que, je l’espère, vous n’estimerez pas, en cette occasion-ci, contraintes à la sécurité que vous entourez de tous vos soins, ni à la paix publique dont vous assurez la sauvegarde avec tant de vigilance ? J’ai l’honneur de solliciter de votre haute bienveillance un permis grâce auquel je passerai les fêtes avec ma mère. Vous prouveriez ainsi, notez-le, que la sécurité d’Etat n’est pas en opposition avec les plus élémentaires sentiments humanitaires. »
  Or, tes amis quittent tous la ville et tu restes. Seul. Tu boiras ton café seul, seul tu broieras ta tristesse. Demain toutes les familles seront réunies, mais toi tu n’auras même pas le droit d’aller heurter à une porte. Seul.
  Tu n’as plus que la mer. Au lever du jour tu descends sur la plage, seul. Tu noies ta brûlure dans l’eau bleue. La vague t’accueille, mais ne te retient pas, elle te rejette au rivage, seul. Tu t’en vas t’allonger sur le sable chaud, au soleil, à l’air, à la solitude. Pourquoi le soleil se donne-t-il à ce point et pourquoi le vagues se brisent-elles ? Pourquoi l’on parle autour de toi cette langue que tu comprends e qui te rend plus accablé, plus exilé, plus seul.
  L’envie te saisit de décrire la mer à une amie mais tu es seul.
  A tout propos ils injurient ton peuple, ils crachent sur ton passé en nageant, en narguant, en plaisantant, en échangeant leurs baisers ils injurient ton peuple. La mer elle-même ne peut-elle leur accorder un temps de répit et d’amour afin qu’ils t’oublient.
  Un être humain peut-il, allongé sur la plage, haïr ? Comment cela est-il possible ?
  Tu vas, couvert de sel, de tendresse et de soleil, au café de la plage boire une bière, siffler un air triste – et tous les regards se tournent vers toi -, t’occuper en allumant, sans envie, une cigarette, brouter un épi de maïs que tu viens d’acheter, seul.
  Tu souhaiterais rester toute la journée sur la plage afin d’oublier que c’est la fête et que les tiens t’attendent, seulement tu as ton rendez-vous avec le commissariat.
  Soudain, dan tes yeux, le bleu de la mer et du ciel brûle d’un éclat semblable aux couleurs du midi. Tu t’en retournes.
  A la porte du commissariat t’attend… ton petit frère. « Vite, maman est dans ta chambre, elle t’attend. » Il est temps de prouver que tu existes. Tu laisses tes crayons, ton roman, tu rentres à la maison, haletant.
  Ta mère n’a pas pu manger le dîner de la fête sans toi. Elle est venue elle-même, apportant du village tous les plats, le pain lui-même et les assiettes et du café, jusqu’à l’huile et le sel et les épices !
  Le soir, tu lui dis adieu en l’enserrant dans tes bras et tu refermes sur elle ta porte car, le soleil une fois couché, l’Etat d’Israël ne te permet pas de quitter le seuil de la maison, fût-ce pour accompagner ta mère jusque dans la rue. Te voici à nouveau seul en pleine fête assis sur une vieille chaise à écouter le premier concerto de Thaïkovski. Tu fonds en larmes d’un coup, comme tu n’as jamais fait, enfant. Elles s’étaient en toi accumulées comme une mer depuis des années.
  Ô mère, je suis encore un enfant, il me faut porter vers toi en courant ma peine en l’enfouir jusqu’à elle mais, qu’est-ce ? La voisine te fait signe. Ta mère est demeurée clouée derrière ta porte.
  Sors et tiens-là, qu’elle exauce ton vœu, pleure toutes tes larmes entre ses genoux.


Source : « Poèmes palestiniens » précédés de « Chroniques de la tristesse ordinaire ». Les éditions du Cerf. 2009.
              

 

Chroniques de la tristesse ordinaire : contexte et extrait 1

« Chroniques de la tristesse ordinaire »

La vie des Palestiniens qui s’accrochèrent à leur pays et continuèrent à vivre dans l’Etat d’Israël après 1948 fut particulièrement dure. Jusqu’au mois d’octobre 1966, la population palestinienne vécut sous régime militaire et sous l’application des lois d’urgence, héritées de l’occupation britannique.
Le régime militaire et les lois d’urgence ont permis à l’état sioniste d’imposer à toute personne des contrôles et des restrictions, des assignations à résidence,  la limitation de la liberté de mouvement, l’interdiction de circuler entre telle et telle ville, de telle date à telle date par tel ou tel itinéraire, la déportation et l’expulsion. (*).
Le jeune Mahmoud Darwich a connu cette terreur quotidienne et en parle dans les « Chroniques de la tristesse ordinaire »

(*)Cette législation d’exception, reste toujours en vigueur en Israël et peut être appliquée par les autorités quand celles-ci le jugent nécessaire.

Extrait 1 de « Chronique de la tristesse ordinaire »

   Tu aimerais dormir.
   A quatre heures du matin, la sonnette t’éveille. Tu sais qui vient te rendre visite. Ton désir de sommeil est pourtant plus fort que la police. A neuf heures tu t’en vas au bureau. Tu es à laper une demi-tasse de café en lisant les nouvelles quand le visiteur habituel entre. « Suis-moi » !
   Tu lui demandes : « Arrestation ou interrogatoire » ? Il n’en sait rien. Dois-tu prendre ta brosse à dents, ton raseoir, tes vêtements d’intérieur ? « Pas le temps. »
   Tu t’es assis en face du commissaire qui, très très poliment, sous la photo de Herzl, te déclare qu’il a l’honneur de t’arrêter. Très très gentiment tu lui réponds que tu as bien l’honneur de lui concéder cet honneur, et  « Daignez toutefois me faire part du chef d’accusation».
   Réponse : « Tu es accusé d’avoir fait exploser un melon à l’entrée du cirque. Atteinte à la sécurité de l’Etat. » Melon, Etat, cirque, harmonie assez exceptionnelle, non ?
   La durée légale de ta détention, qui est « administrative » touche à sa fin. (Là-bas, tout est légal). Tu te dis qu’ils vont t’emmener au tribunal, et que tu pourras, par les barreaux du fourgon cellulaire, apercevoir ta ville folle. Comme d’habitude tu te laisses gonfler d’espoir. Ils vont sûrement te relâcher.
  « Attends un moment ». Tu protestes de l’application de la Loi.
   « On ne t’a pas gardé une heure de plus après l’expiration de ton temps de détention. Ici c’est la Loi, c’est Israël ici, ce n’est pas le monde arabe » ! Aïe ! Tu penses au monde arabe et tu en rêves, et du fiel s’y est mélangé. Tu attends. Mais tu attends quoi ? Le commissaire responsable de l’enquête ou … le monde arabe ?
   On te fait pénétrer dans une autre salle, où sont assemblés plusieurs commissaires de police et … une vieille dame. L’un d’eux te demande si tu sais suffisamment l’hébreu. Alors il te lit l’accusation : « Vous êtes accusé d’avoir travaillé à détruire l’Etat d’Israël. » Tu l’interromps : « Permettez ! l’Etat d’Israël ou le melon ? » Et la vieille dame fort laide t’enjoint de respecter… le tribunal. Car : « C’est le tribunal ici, profère-t-elle d’une voix qui monte comme d’un marécage, et c’est moi le juge » !
   Ah bien ! Ils t’on fait la faveur de transporter le Tribunal dans la prison même ! Honneur que tu décline aussitôt.
   « Non, madame, ceci n’est pas un tribunal. Et vous n’êtes pas juge. C’est une prison ici, et vous tous des gardiens de prison, ni plus ni moins ». Donc :
   La séance est levée et la détention préventive reconduite.


Source : « Poèmes palestiniens » précédés de « Chroniques de la tristesse ordinaire ». Les éditions du Cerf. 2009.
              

 

Dernier dialogue à Paris

à la mémoire d’Azeddine Kalak *

Près de sa porte, il m’a dit :
Ils tuent sans raison
Aimes-tu le vin français
Et la femme errante ?
Il regarda autour de lui, essaya d’ouvrir la porte, mais il eut peur
qu’ils ne sortent de son armoire…
Nous revînmes à l’ascenseur
Il était une heure
Paris dormait. La nuit commence, à partir d’ici
D’où ? D’une large avenue où tu es seul à marcher
D’arbres que tu ne vois pas
D’un corps blanc qui te désire
Et d’un coup de feu qui pourrait te voir
– Lis-tu Kafka et entres-tu dans la nuit ?
C’était une belle époque, et Damas était l’aboutissement de nos rêves
Nous sommes allés à Barada et lui avons demandé :
Es-tu un fleuve ou une femme ascétique ?
Ils ne nous ont pas amené au fleuve une deuxième fois
Ami ! Voici nos geôles remplissant la terre
Depuis la nuit des temps
Où est le nir et où est le blanc ?
Et Paris dort dans les peintures au bord de la Seine. Tous les
romans de Paris baignent dans la pollution. Seuls les amoureux
prennent les eaux pour miroirs et se suicident…
– Où dormirons-nous à la fin ?
Sur un banc, dans le jardin
J’ai dit : ils ne tuent pas ici ?
Il m’a répondu : peut-être tueront-ils, mais la fatigue ôte la peur
J’ai dit : la nuit te fait-elle mal ?
Il a répondu : me font mal aussi l’âme et l’étoile froide

L’homme est peut-être de pierre… !
De loin, il voit les villes des oranges touristiques
L’aumônier militaire
Mais il collectionne les affiches et écrit sur des mégots ses
opinions sur les conquérants qui, quand ils rencontrent des villes,
les détruisent avec leurs noms et se reposent sur l’herbe
Il a dit : pourquoi la culture devient-elle l’ombre des soldats, au
Bord de la Méditerranée ?
J’ai ajouté : et servante du palais et des classes parasites ?
Ils ont avoué qu’ils m’ont tué
Mais ils m’ont étreint longuement
Ils ont glissé dans le trou fait par la balle vingt mille francs en
guise de récompense pour le discours où je convaincrai la gauche
française du fait que les prisons au bord du fleuve sont des hôpitaux
Et que mon sang est une table dressée

Mon ami volait
Jouait comme un papillon autour du sang
Qu’il prend pour une fleur
Il s’abandonnait
Aux yeux qui guettaient son ombre
Et voyait ce que voyaient les yeux qui guettaient son ombre
Il était dense
De rues et de partants en prison et au cinéma
De nuits remplies de nuit
Et de langue avariée
Il me faisait ses adieux chaque fois qu’il venait à moi en riant
Il m’apercevait suivant son enterrement
Et sortait la tête de son cercueil :
– Crois-tu maintenant qu’ils tuent sans raison ?
– Qui sont-ils ?
– Ceux qui, lorsqu’ils voient un rêve
S’activent à lui préparer la tombe, les fleurs et la pierre tombale

… Il aimait et oubliait
Me demandait toujours : ami,  pourquoi est-ce que j’aime et
oublie celle que j’aimerai ?
Et pourquoi restons-nous comme deux inconnus
Dans un ascenseur, regardant l’heure figée ?
Il aimait et oubliait
Se rappelait la forme des plantes autour des chemins partis du
nord de la Palestine au mois de mai et qui ne sont pas revenus
Les chansons qui ont accompagné l’expatrié
Et celles qui ont accueilli le conquérant
Se ressemblent
– As-tu pensé un peu au suicide ? a-t-il dit
– Oui, j’ai répondu
– Est-e parce que les camarades trahissent comme l’étang et
passent comme la rigole ?
– Non ! Est-ce qu’on se suicide pour un sycomore inanimé ?
– Bien sûr que non. Mais as-tu compris que nous passons sur terre
telle une ombre ?
Te rappelles-tu il a trente ans… ?
Je me rappelle. Je tendais mes mains dans la blancheur du jour
Je disputais mon cœur à un chatte qui s’amusait
Avec ce que les visiteurs laissaient à la porte : prisonniers et tués
– Le royaume de Dieu est plus beau, ai-je dit
– As-tu pensé au suicide comme ceux de ta génération ?
– J’étais comme ceux de ma génération. J’aimais une fille née
de la vague
Le soir était blessé sans raison apparente, sous son balcon prometteur
Je me suis arrêté et j’ai appelé. L’ echo était de pierre
Je suis allé au bord de la mer, et j’ai appelé. L’écho était une lune
Je me suis alors assis sur un rocher, au milieu des eaux, et j’ai
préparé ma mort. Quand j’ai vu mon visage dans l’eau, j’ai pris peur
J’ai reculé, puis je suis retourné à l’eau
Mais ils m’ont arrêté, alors que j’étais prosterné.
A la prison d’Acre, j’ai appris comment les femmes deviennent patrie
– Et où est donc la fille ?
– Sur son balcon
Elle aime les chansons, oublie le chanteur
Et file la vague du retour

Il sautillait sur les dalles des trottoirs
Comme un oiseau trempé par l’orage
L’éclair
Et nous lançait des souvenirs d’Orient :
Ma mère aime Damas
Mon père espère revenir à la pierre
Assoupie dans sa poitrine
Ma sœur croit que l’Irak est loin
Et prend le noir pour la nuit
Je lui ai appris qu’il s’agissait d’arbres au coucher du soleil
Elle croit que mon sang brise l’épée… et la règle
– Suis-je
D’une montagne que les nuits ont transformée en baisers ?
T’es-tu allongé sous les pins
Quinze hivers durant
Et l’eau t’a-t-elle mouillé ?
– Elle m’a mouillé
Et je suis allé voir le prêtre orthodoxe. Il a prié devant moi et
prié pour moi
Les parachutistes me suivaient comme une ombre
Ils n’ont pas pu entrer dans l’église…
Ah, cette montagne ramifiée dans mon corps comme duvet,
mille matrices célèbrent notre naissance, ô ami,
Et notre mère est stérile
– Chantais-tu beaucoup pour elle ?
– De qui parles-tu ?
– Appelle-la comme tu veux : femmes, miroirs, parole, pays,
union des moineaux contre la répression, cellules, première
vague égarée en terre ferme

S’abandonnant aux divagations, il a vu son cœur changé
en grain de raisin
En nuage au-dessus du champ d’or
Il a continué à nettoyer les champs des petits insectes, puis s’est
demandé : comment les chanteurs deviennent-ils chanson lorsqu’ils
connaissent les femmes et oublient ? Nous chantions ensemble
pour le mystère qui nous enveloppait dans le petit couloir tu dors
seule entre tes bras seule tes amants se sont approchés de leurs
poignards dans le petit couloir tu dors seule la mer réclame ton
affection la mer se brise à ton contact tes amoureux se sont éloignés
de leurs poignards ah femme enceinte femme assassine la terre est
plus petite que ton silence incessant mais ton ventre est plus petit
qu’un coup de poignard ou un chant que nous entonnerons dans le
petit couloir tu dors seule entre toi et moi seule entre tes bras seule
tes amoureux se sont rapprochés de leurs poignards ah femme
éternelle !

Quelqu’un comme toi a-t-il le droit de contempler un tableau ?
De s’interroger sur l’origine de Dieu ?
Ou de chercher la différence entre les colombes et le mouchoir
d’une mère lors des adieux ?
Pouvons-nous nous promener à Saint-Germain comme les étrangers
qui sentent, à haute altitude, l’odeur de la terre de la France ?
Pouvons-nous aller à la tour Eiffel et au Louvre ?

Pouvons-nous voir la pièce et ne pas incarner ses héros fatigués ?
Pourquoi sommes-nous comme nous ne sommes pas ?
N’as-tu trouvé aucune femme
Qui puisse peigner tes cheveux ce matin
Et te reposer de ta fatigue païenne
Pour qu’ils ne te tuent pas lorsque tu passeras
Sans gardiens ni langue ?
N’as-tu trouvé aucune femme
Qui puisse prolonger le matin sur le pont ?
Peut-être vont-ils se lasser d’attendre
Ils partiront se promener au bois de Vincennes
Et auront peut-être honte des mots que tu diras à la femme sur
un voyage sans intérêt

Il sait que les soldats reviennent
Que les herbes sont maîtresses de la terre
Mais il traverse le fleuve pour le traverser
– Connais-tu la rive désirée ?
– Aussi bien que je connais le cœur ou l’ignore
Mais j’obéirai aux pas inaugurés
Et porterai mon cœur à la cloche qui le désire
J’obéirai à mes pas et porterai au mon cœur
Aux gardiens qui le désirent
Sur un pas ascendant

… Il voit sa mort debout parmi nous, et il fume pour éloigner
un peu de nous la mort. Il siffle un air rapide, chasse une
abeille de mon manteau et reprend : en juillet, Paris part vers
le sud, et les tueurs pourraient partir
Il voit sa mort dans le vin et s’écrie : madame, pouvez-vous
changer mon verre ? Et il poursuit : ils étaient derrière moi
à l’exposition des affiches. Je me suis appuyé sur une fenêtre,
me suis retourné et leur ai serré la main, un à un …
Il joue la mort, se familiarise avec elle, la brave. Il la connait bien
et en connaît toutes les qualités. Il en expose les différentes sortes :
une balle dans le front et tombe comme un aigle sur les pentes
Une bombe sous ma voiture et mon bras vole vers les fenêtres,
brise la vase de fleurs ou l’écran de la télévision
Une bombe sous la table, une balle dans le dos ou une
détonation sous ma gorge
C’est cela la mort, plus simple que tu ne crois
– Fait-elle mal ?
– Si on a peur
– As-tu peur ?
– Si elle vient en rampant
Lentement
Il se peut que je reconnaisse le tueur
Et devine d’où vient le coup

…A la porte de son bureau, des marronniers
Un petit café
Et un demi-cercle de pigeons
Il aperçoit l’étudiant arabe, lui lance le salut
L’étudiant répond lentement
En sirotant son café
Il monte l’escalier de pierre
Vite, comme à l’accoutumée
Tel un oiseau trempé par l’éclair
Il entre dans la pièce, jette un regard sur ses papiers, la carte
Et les nombreux martyrs sur le mur
Il lit un télégramme de Damas : « Viens avec l’été, ô mon fils »
Un télégramme de ce qui reste de Beyrouth : « Renforce la
garde autour de toi »
Il ne demande pas pourquoi ils veulent le tuer
Et ne se souvient pas d’un pays qui dort comme un revolver
sur le nombril de Dieu
Mais on vient l’informer
Que son ami l’étudiant arabe demande à être reçu d’urgence
Il lui lance un regard distrait
L’autre lui répond par un salut plus bref… et par le coup de feu
mortel
Puis s’en retourne aux marronniers
Pour boire son café froid


Paris le 2 août 1978

Poème traduit de l’arabe par Abdellatif Laâbi
Extrait de :  » Plus rares sont les roses ».
Les éditions de minuit. 1989.

* Représentant de l’OLP en France, assassiné dans son bureau à

Le Mur

C’est un énorme serpent de métal. Il nous encercle et avale les petits murs qui séparent nos chambres à coucher, salle de bains, cuisine et salon. Un serpent qui ondule pour ne pas ressembler à nos regards droits devant. Un serpent qui brandit son cauchemar et déroule ses vertèbres de ciment armé d’acier souple… qui l’aident à progresser vers ce qui nous reste d’horizons et de bacs de menthe. Un serpent qui tente de pondre entre nous inspiration  et notre expiration pour que nous disions enfin : Nous sommes, tant nous étouffons, nous sommes les étrangers. Dans nos miroirs, nous ne voyons que l’avancée du serpent vers nos gorges. Mais, avec un peu d’effort, nous voyons ce qui le surplombe : un ciel que font bailler d’ennui des ingénieurs qui construisent un toit de fusils et de fanions, un ciel que nous voyons, la nuit, briller de la lumière des étoiles qui nous regardent avec tendresse. Et nous voyons l’autre versant du serpent, nous voyons les gardiens du ghetto effrayés par ce que nous faisons à l’abri de ce qui nous reste de petits murs…Nous les voyons graisser leurs armes pour abattre le phénix qu’ils croient caché chez nous dans un poulailler. Et nous ne pouvons qu’en rire. »


publié dans : « Dictionnaire amoureux de la Palestine. »
Elias Sanbar. Plon, 2010.

Ahmad al Arabye

Depuis vingt ans il pose des questions
depuis vingt ans il voyage
pendant vingt ans

Sa mère l’a mis
au monde
en quelques secondes
sous le bananier
avant de se retirer…
Il réclame une identité…
il est frappé par un volcan
les nuages ont voyagé et m’ont égaré
les montagnes ont étendu leurs bras et m’ont caché
je suis Ahmad l’Arabe, a-t-il dit
je suis la balle l’orange la mémoire
j’ai trouvé mon âme près de mon âme
je me suis éloigné de la rosée et de la vue sur la mer
et moi le pays réincarné
je suis le départ continu vers le Pays
j’ai trouvé mon âme remplie de mon âme..
Ahmad a pris possession de ses côtes et de ses mains
Lui le pas… et l’étoile
et du golfe à l’océan
de l’océan au Golfe
ils aiguisaient leurs lames
Ahmad l’Arabe
est monté pour voir Haïfa
et sauter.
A deux mains de pierre et de thym
je dédie ce chant… à Ahmad l’oublié entre deux papillons
les nuages ont passé et m’ont égaré
et les montagnes ont étendu leurs bras et m’ont caché
Descendant de la blessure ancienne
-et l’année marquait la séparation de la mer
d’avec les villes de cendres –
j’étais seul
ô seul
Et Ahmad était l’exil de la mer
entre deux coups de feu
le camp grandissait donnant naissance à du thym
et à des combattants
le bras s’est raffermi dans l’oubli
la mémoire s’est exercée dans les trains qui s’en vont
sur les quais où il n’y a ni personne ni jasmin
la découverte de soi se faisait dans les voitures
ou sur la scène de la mer
dans la solidarité des nuits de prison
dans les courtes liaisons
et dans la recherche de la vérité

Dans toute chose Ahmad trouvait son contraire…
Ahmad est maintenant l’otage
la ville s’est dépêchée au devant de ses rues
pour venir le tuer
et de l’Océan au Golfe
et du Golfe à l’Océan
ils préparaient ses funérailles
et décidaient de la guillotine.

Moi Ahmad l’Arabe – que soit le Siège ! ­
mon corps sert de remparts – que soit le Siège! –
je suis la frontière du feu – que soit le Siège! –
et moi je vous assiège à mon tour, je vous assiège
et ma poitrine servira de porte à tous – que soit le Siège! –
Ce chant ne vient pas peindre Ahmad – le bleu foncé
dans la tranchée
je suis au delà des souvenirs
Aujourd’hui est le jour du soleil
et des lys
ô enfant éparpillé entre deux fenêtres qui brouillent
mes messages,
résiste!
toute ressemblance est de sable
mais toi tu es bleu.
je compte mes côtes:
le Barada s’échappe de mes mains
les berges du Nil m’abandonnent au loin
je cherche les limites de mes doigts
et toutes les capitales sont faites d’écume.
Ahmad frotte les heures dans la tranchée
Ce chant ne vient pas peindre Ahmad – le – brûlé en bleu
C’est Ahmad – le – cosmique dans ce réduit étroit
le déchiré le rêveur
il est la balle orange la violette de plomb
il est l’embrasement décisif d’un début d’après-midi
le jour de liberté.
ô enfant dédié à la rosée
résiste!
ô pays gravé sur mon sang
résiste!
maintenant je complète en toi mon chant
je rejoins ton siège
maintenant je complète en toi ma question
je nais de ta poussière
vas dans mon coeur
tu y trouveras mon peuple
devenu peuples multiples dans ton explosion
.. Egaré dans les détails
je me suis fié à l’eau et me suis cassé
Faut-il que chaque fois qu’un coing soupire
j’oublie les limites de mon cœur
et me réfugie dans le siège pour affirmer mon identité
ô Ahmad l’Arabe!
L’amour ne m’a jamais menti
pourtant chaque fois que le soir est venu
je me suis retrouvé englouti dans une cloche lointaine
je me suis réfugié dans ma propre hémorragie
pour y définir à nouveau mon image
ô Ahmad l’Arabe!
je n’ai pas lavé mon sang dans le pain de l’ennemi
pourtant les routes proches lointaines
ont fui sous mes pas
chaque fois que j’ai apprivoisé une ville
elle m’a jeté ma valise à la figure
et je me suis réfugié sur le trottoir du rêve et de la poésie
ô combien ai-je marché vers mon rêve
devancé par des poignards
ô rêve et ville de Rome!

Tu es beau dans ton exil
et assassiné à Rome
et Haïfa
Ahmad est la montée du Carmel
l’origine de la rosée, le thym de chez soi
et la maison.
Ne le volez pas aux hirondelles
ne l’enlevez pas à la rosée
des yeux ont écrit son oraison funèbre
abandonnant mon coeur à l’écho
ne le volez pas à l’éternité
et ne dispersez pas ses cendres sur la Croix
il est la carte et le corps
et le feu qui brûle les rossignols
ne le volez pas aux pigeons
ne l’envoyez pas au devoir
ne faites pas de son sang une décoration
car il est la violette sertie dans son propre velours
… Avançant vers la guérison du rêve
il voit des banalités prendre forme de poire
les pays se détruire dans les bureaux
et les chevaux se débarrasser de leurs valises
tandis que transpirent les galets.
j’embrasse le silence de ce sel
je rends le discours du citron au citron j
‘allume un cierge pour les fleurs et pour le poisson séché
à partir de ma blessure ouverte,
les galets ont une transpiration et des miroirs
le bûcheron a un cœur de colombe.
je t’oublie parfois pour que m’oublient
les agents de la sécurité
ô ma femme si belle, toi qui coupes le cœur et l’oignon tendre
et t’en vas auprès de la violette
souviens-toi de moi avant que je n’oublie mes mains.
Sur le chemin de la guérison du rêve
les chaises sont prises entre mes arbres et ton ombre…
Ils s’abattent sur ta blessure comme des mouches
saisonnières
et y disparaissent comme des voyeurs souviens-toi de moi avant que je n’oublie mes mains!
Mes efforts vont aux papillons
les rochers sont mes messages sur terre:
Troie n’est pas mon lieu
Massada n’est pas mon temps
je m’élève de la sécheresse du pain et de l’eau réquisitionnée
du cheval perdu sur le chemin de l’aéroport et de l’air de la mer, je m’élève
des éclats d’obus auxquels mon corps s’est accoutumé
je m’élève des yeux de ceux qui arrivent
et des couchers de soleil sur la plaine
je m’élève des caisses de légumes
et de la force des choses, je m’élève…
j’appartiens au ciel originel et aux pauvres
des ruelles
qui chantent
qui résistent
et qui tiennent
et qui tiennent
Le camp formait le corps d’Ahmad
Damas formait les paupières d’Ahmad
le Héjaz formait l’ombre d’Ahmad
le Siège est devenu le passage d’Ahmad
au dessus des cœurs de millions de prisonniers
le Siège est devenu l’assaut d’Ahmad
et la mer sa dernière balle!
ô la taille du vent
ô douce semaine!
ô nom des yeux ô écho de marbre
ô Ahmad qui est né de la pierre et du thym!
Tu diras: non
tu diras: non
ma peau est l’habit du paysan qui viendra
des champs
de tabac abolir les capitales
tu dis: non
mon corps est le manifeste des ouvriers des industries
légères
des répétitions… et des épopées vers la conquêtes de l’étape
et tu dis: non
ô corps marqué par les flancs des montagnes
et des soleils à venir!
et tu dis: non
ô corps qui épouse les vagues au dessus de la guillotine
et tu dis: non
et tu dis: non
et tu dis: non
tu meurs près de mon sang et revis dans la farine
nous avons créé le jasmin
pour que le visage de la mort disparaisse de nos mots
va loin dans les nuages et les plantations
il n’y a pas de temps pour l’exil et pour ce chant…
jette-toi dans le courant de la mort qui nous entraîne
pour que nous tombions malade de la patrie simple et
du jasmin probable
va vers ton sang qui est prêt à se répandre
va vers mon sang unifié à ton siège
il n’y a pas de temps pour l’exil….
ni pour les belles photos qu’on accroche
sur les murs des avenues
ni pour les funérailles
ni les vœux.

Les oiseaux ont écrit leurs oraisons funèbres et m’ont égaré
les champs se sont dénudés et m’ont accueilli
va loin dans mon sang! va loin dans la farine!
pour que nous tombions malade de la patrie simple et
du jasmin probable
ô Ahmad le quotidien!
ô nom de ceux qui sont à la recherche de la rosée
et de la simplicité des noms
ô nom de l’orange
ô Ahmad l’ordinaire!
comment as-tu effacé la différence verbale
entre le rocher et la pomme
entre le fusil et la gazelle?
il n’y a pas de temps pour l’exil et pour ce chant
Nous irons dans le Siège jusqu’à la fin des capitales.
va en profondeur dans mon sang
deviens des échelles
ô Ahmad l’Arabe.. résiste!!
il n’y a pas de temps pour l’exil et ce chant

Nous irons dans le Siège
jusqu’au quai du pain et des vagues
voici mon domaine, le domaine de la patrie
immuable:
la mort devant le rêve où un rêve se meurt sur les slogans
va en profondeur dans mon sang
et va en profondeur dans la farine
pour que nous attrapions la maladie
de la patrie simple
et du jasmin probable

il a les détours de l’automne
il a les testaments de l’orange
il a les poèmes des blessures
il a les rides des montagnes
il a les applaudissements
il a les noces
il a les magazines illustrés
il a les oraisons réconfortantes
les affiches
le drapeau
les progrès
la fanfare
les faire-part
et tout et tout et tout
quand il découvre son visage à ceux qui fouillent les traits de ce visage
ô Ahmad l’insoumis!

Comment nous as-tu habité pendant vingt ans et as-tu disparu
et ton visage est-il demeuré dans le mystère comme le midi
ô Ahmad secret comme le feu et les forêts
fais apparaître ton visage populaire en nous
et lis ton dernier testament?
ô spectateurs dispersez-vous dans le silence
et éloignez-vous un peu de lui pour pouvoir retrouver
en vous le blé et deux mains nues
éloignez-vous un peu de lui pour qu’il lise son testament
sur les morts… s’ils meurent
pour qu’il jette les traits de son visage sur les vivants
… si vivants il sont!
Ahmad mon frère!
tu es l’adorateur et l’adoré et le lieu de l’adoration
quand vas-tu témoigner
quand vas-tu témoigner
quand vas-tu témoigner?


Traduction : Ethel Adnan & Samir Kassir

Le mort n° 18

L’oliveraie était verte, autrefois,
Etait… Et le ciel,
Une forêt bleue… Etait, mon amour.
Qu’est-ce qui l’a ainsi changée ce soir ?
….
Ils ont stoppé le camion des ouvriers à un tournant.
Calmes,
Ils nous ont placé face à l’est… Calmes.

Mon cœur était un oiseau bleu, autrefois… Ô nid de mon amour.
Et tes mouchoirs étaient chez moi, blancs. Etaient mon amour.
Qu’est-ce qui les a souillés ce soir ?
Je ne sais, mon amour !

Ils ont stoppé le camion des ouvriers au milieu du chemin.
Calmes,
Ils nous ont placés face à l’est… Calmes.

Je te donnerai tout.
L’ombre et la lumière,
L’anneau des noces et tout ce que tu désires,
Un jardin d’oliviers et de figuiers,
Et la nuit, je te rendrai visite, comme à l’accoutumée.
J’entrerai, en rêve, par la fenêtre… et je te lancerai une fleur de sambac.
Et ne m’en veux pas si j’ai quelque retard.
C’est qu’ils m’auront arrêté.

L’oliveraie était toujours verte.
Etait, mon amour.
Cinquante victimes
L’ont changée en bassin rouge au couchant…
Cinquante victimes,
Mon amour… Ne m’en veux pas…
Ils m’ont tué… Tué
Et tué…


Traduction Elias Sanbar
« Une nation en exil » (barzakh) Actes Sud

Passeport

Ils ne m’ont pas connu dans les ombres qui
Absorbent mon teint sur le passeport
Ils exposaient ma déchirure aux touristes
Collectionneurs de cartes postales
Ils ne m’ont pas connu… Ne laisse donc pas
Ma paume sans soleil
Car les arbres
Me connaissent
Toutes les chansons de la pluie me connaissent
Ne me laisse pas aussi pâle que la lune

Tous les oiseaux qui ont poursuivi
Ma paume à l’entrée de l’aéroport
Tous les champs de blé
Toutes les prisons
Toutes les tombes blanches
Toutes les frontières
Toutes les mains qui s’agitent pour l’adieu
Tous les yeux
M’accompagnaient, mais
Ils les ont retirés de mon passeport

Peuvent-ils me dépouiller du nom, de l’appartenance
Dans une glèbe que j’ai élevée de mes propres mains ?
Jonas a rempli aujourd’hui le ciel de son cri :
Ne faites pas encore de moi un exemple !

Messieurs, messieurs les prophètes
Ne demandez pas leur nom aux arbres
Ne demandez pas aux vallées leur génitrice
La glaive de lumière se détache de mon front
Et de mes mains jaillit l’eau du fleuve
Tous les cœurs d’hommes sont ma nationalité
Voilà, je vous laisse mon passeport !


Traduction : Abdellatif Laâbi

Une Nation en exil. (barzakh) Actes Sud. Mars 2010.

Un amoureux de la Palestine

Tes yeux, épine me déchirant le cœur
Et que j’adore
Protège des intempéries
Enfouis sous la nuit et les souffrances
Sa blessure ravive la clarté des lampes
Son lendemain me fait chérir le présent
Plus que mon âme
Et j’oublie tout aussitôt, dans la rencontre des yeux
Que nous étions une fois, tous deux, derrière la porte !
(…)

Je t’ai revue à l’entrée de la grotte, près du feu
Etendant sur une corde les hardes de tes orphelins
Je t’ai vue dans les âtres, dans les rues
Dans les crèches, dans la saignée du soleil
Je t’ai vue dans les chansons de pertes irréparables et de misère !
Je t’ai vue dans le sable et le sel marin
Tu étais belle comme la terre,  les enfants, comme le jasmin
Et j’en fais le serment :
Avec mes cils, je coudrai un mouchoir
Que je broderai du poème de tes yeux
Et du nom qui me prodiguera un jardin
Lorsque je l’arroserai de mon coeur meurtri par le chant
J’écrirai une phrase plus précieuse que les martyrs et les baisers :
« Palestinienne elle fut et elle demeure  ! »
Dans la nuit des cyclones, j’ai ouvert la porte et la fenêtre
Sur la lune qui s’est solidifiée dans nos nuits
Et j’ai dit à ma nuit : Tourne !
Derrière la pénombre et la muraille
Car un serment me lie aux paroles et à la lumière
Et toi, tu seras mon jardin immaculé
Tant que nos chansons
Resteront des épées lorsque nous les brandirons
Tu seras fidèle comme le blé
Tant que nos chansons
Resteront comme levain lorsque nous les sèmerons
Et toi, comme un palmier obsédant
La tempête et le bûcheron n’ont pu l’assujettir
Les fauves du désert et de la forêt
N’ont pu couper ses tresses
Mais moi l’exilé par-delà la porte et la muraille
Prends-moi sous tes yeux
Où que tu sois, prends-moi
Rends-moi la couleur du visage et du corps
La lumière du coeur et des yeux
Le sel du pain et de la mélodie
Rends-moi le goût de la terre et de la patrie !

Prends-moi sous tes yeux
Prends-moi comme une peinture dans la chaumière des soupirs
Prends-moi comme un verset dan le livre de ma tragédie
Prends-moi comme un jouet, une pierre de la maison
Afin que la génération future
Sache reconnaître
Le chemin de la maison !

Palestiniens tes yeux et ton tatouage
Palestiniens ton nom
Palestiniens tes rêves et tes soucis
Palestiniens ton foulard, tes pieds et ta stature
Palestiniens ton silence et tes paroles
Palestiniens ta voix
Palestiniennes ta naissance et ta mort
Je t’ai porte dans mes vieux cahiers
Feu de mes poèmes
Je t’ai portée vivres de mes voyages
Et j’ai crié, en ton nom, dans les plaines :
Chevaux de Rome, je vous connais
Même si le terrain a changé
Prenez garde

A l’éclair que ma chanson a forgé sur le roc
Je suis la fine fleur de la jeunesse
Le plus vaillant cavalier je suis
Et le destructeur d’idoles
Je mine les frontières de Syrie
Avec des poèmes lâchant des aigles !
En ton nom
J’ai crié à la face des ennemis :
Ô vers
Si jamais je dors, dévorez ma chair
Les oeufs de fourmis ne libèrent pas des aigles
Et l’oeuf de vipère
Cache dans sa coquille un serpent !
Je connais les chevaux de Rome
Et je sais avant tout
Que je suis la fine fleur de la jeunesse
Le plus vaillant cavalier !


Traduction : Abdellatif Laâbi
Extrait de « Une nation en exil »
(éditions barzakh) Actes Sud, 2010

Le poème de Beyrouth

Une pomme à la mer. Narcisse de marbre. Papillon de pierre. Beyrouth.

La forme de l’âme dans le miroir

description de la première femme, parfum de nuages

Beyrouth de fatigue et d’or, d’Andalousie et de Syrie
argent natif. Ecume. Testament de la terre dans le plumage des colombes. Mort d’un épi. Errance d’une étoile entre moi et Beyrouth mon amour. Jamais auparavant je n’ai entendu mon sang prononcer le nom d’une amante profondément endormie sur mon sang

dans l’orage sur la mer, nos avons découvert le Nom, dans le goût de l’automne et des oranges des émigrants du Sud. Pareils à nos ancêtres, nous venons à Beyrouth pour venir à Beyrouth

d’une pluie, nous avons construit une baraque, si le vent ne court pas, nous ne courons pas, comme un clou planté dans l’argile, le vent creuse notre cave, nous nous serrons ainsi que des fourmis dans la petite cave.

(…)

Une pomme à la mer. Femme du sang pétri dans les arcs-en-ciel

damier de la parole

le reste de l’âme. Rosée en détresse

lune fracassée sur le parterre de la pénombre

Beyrouth. Hyacinthes tonitruantes de clarté sur le dos des pigeons

Nous les arborerons comme un rêve. Nous les arborerons quand nous le voudrons. Nous les mettrons à nos cous
Beyrouth lis des ruines

premier baiser. Eloge de l’eucalyptus. Manteaux pour la mer et les tués

toits sur les étoiles et les tentes

poème de la pierre. Collision entre deux alouettes dans une poitrine

ciel veuf assis tout pensif sur un rocher

fleur audible, Beyrouth. Voix de démarcation entre la victime et le glaive

enfant qui a renversé toutes les tables des lois

tous les miroirs

puis … s’est endormi.


Mahmoud Darwich (1981)