Archives de catégorie : A propos de Mahmoud Darwich

C’est en collant son portrait à Ramallah et en d’autres lieux que j’ai compris à quel point sa présence était justifiée.

Lors de la journée inaugurale de la chaire Mahmoud Darwich à Bruxelles le 25 janvier dernier, les participants pouvaient admirer le « Parcours Darwich » :  images grandeur nature du poète sur les murs de Ramallah, réalisé en 2009, par Ernest Pignon Ernest, pionnier du street art.

Voici ce qu’écrit l’artiste à ce sujet dans la revue mensuelle Europe, janvier-février 2017, également consacrée à Mahmoud Darwich.

 » C’est en collant son portrait à Ramallah et en d’autres lieux que j’ai compris à quel point sa présence était justifiée. J’ai entrepris de faire un premier collage à la nuit tombée au marché de Ramallah. Il n’y avait alentour que les personnes qui préparaient les étals de fruits et de légumes pour le lendemain. Quand ils ont vu apparaître l’image que je déroulais et collais de bas en haut, depuis les pieds jusqu’au visage, tous se sont exclamés : « Mahmoud Darwich ! Mahmoud Darwich ! » Plus tard à Naplouse, tandis que j’effectuais un collage, tout le monde s’est arrêté et lorsque le visage est apparu, la foule a applaudi. A côté du portrait, je collais aussi des extraits de poèmes de Darwich en arabe. Les gens reconnaissaient les vers que j’avais choisis et je les entendais dire la suite du poème à haute voix. Je me souviens qu’à Naplouse les habitants m’ont suivi dans la rue et sont venus m’offrir des pâtisseries. Songeant à Ramallah, où j’ai effectué des collages en différents lieux, je ne peux oublier l’image placée dans le jardin du Centre Sakakini, parce que le feuillage d’un figuieur caressait de son ombre le visage de Mahmoud Darwich. J’ai également opéré à Bethléem et au checkpoint de Kalandia par où doivent passer les Palestiniens titulaires d’un permis leur permettant de se rendre de Ramallah à Jérusalem. Non loin de Jérusalem, j’ai réalisé un collage dans un village où subsistent d’anciennes demeures représentatives de la plus belle architecture palestinienne et que les Israéliens n’ont pas détruites. Je suis allé à Birwa, le village natal de Mahmoud Darwich, dont il ne reste absolument rien. Arrivé sur place, j’ai téléphoné au frère du poète qui m’a confirmé que j’étais au bon endroit. Tout étais annihilé, il ne restait plus un seul mur, alors j’ai collé l’image à même le sol, sur les rochers… « 


Publié dans la revue Europe janvier-février 2017

Mahmoud Darwich : l’humanisme de la Poésie

Pour la première fois au monde, une chaire Mahmoud Darwich, immense poète palestinien, vient d’être inaugurée à Bruxelles. Lancée par la Fédération Wallonie-Bruxelles, elle rassemble l’ULB, l’UCL et Bozar, une alliance de la science et de la culture sous la présidence d’honneur de Leila Shahid, ancienne ambassadrice de Palestine à L’Europe.

Ministre-président de la FWB, Rudy Demotte invoqua cet humanisme poétique qui, dans un contexte de radicalisation mondialisée, d’un « vivre ensemble » remis en cause par une minorité, est une arme pacifique dans la bataille des idées.  « L’Etat islamique est aussi une idéologie qui a réussi la conquête des esprits de millions de personnes. Que peut-on lui opposer ? La reconquête des territoires mentaux sur le front de la paix ».

La Fédération Wallonie-Bruxelles a une longue tradition de coopération ave la Palestine (22 ans déjà) et l’un des points d’orgues a été, en 2008, le festival Masarat dont Mahmoud Darwich devait être le président, ce que la maladie et la mort ont empêché, en août de cette même année.

Ce fut une magnifique opération culturelle qui a rassemblé 133 artistes palestiniens et touché 50.000 Belges un peu partout en Wallonie-Bruxelles, rappelle Leila Shahid.

La chaire entend donner un écho de la culture arabe contemporaine avec un focus sur la diaspora maghrébine, précise Rudy Demotte. Outre les travaux universitaires, un événement sera organisé chaque année, que ce soit un concert, une représentation théâtrale, un colloque. Et l’on espère un label international, peut-être avec l’Unesco. Puisque, en effet, Mahmoud Darwich apporte un questionnement philosophique et esthétique de stature universelle, ajoute Leila Shahid. La chaire sera donc un outil d’actions dans les villes et surtout dans les quartiers populaires aussi bien en Belgique que dans des pays comme la Palestine, le Maroc, le Liban, la France

En guise de conclusion, ou plutôt d’ouverture vers l’univers magnifique de Mahmoud Darwich, voici ce qu’il disait :

« Mais nous souffrons d’un mal incurable qui s’appelle l’espoir. Espoir de libération et d’indépendance. Espoir d’une vie normale où nous ne serons ni héros, ni victimes. Espoir de voir nos enfants aller sans danger à l’école. Espoir pour une femme enceinte de donner naissance à un bébé vivant, dans un hôpital, et pas à un enfant mort devant un poste de contrôle militaire. Espoir que nos poètes verront la beauté de la couleur rouge dans les roses plutôt que dans le sang. Espoir que cette terre retrouvera son nom original : terre d’amour et de paix. Merci pour porter avec nous le fardeau de cet espoir. »

Gabrielle Lefèvre, 26 janvier 2016


Publié sur Chaire Mahmoud Darwich

De la puissance des pétales de fleurs d’amandier contre les chars israéliens…

 

On écoutera ci-dessous une interview de Mahmoud Darwich diffusée par France-Inter. Il est interviewé par Stéphane Paoli, et ses propos sont traduits par Elias Sanbar. Il y évoque la puissance des pétales de fleurs d’amandier contre les chars israéliens…

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Poèmes de Mahmoud Darwich, publiés sur ce site

L’affaire du poème

Lorsqu’éclata la première Intifada , Mahmoud Darwish écrit le poème « Passant parmi les paroles passagères ». Ce poème, qui dit qu’il est temps que la colonisation s’arrête, provoque une vague d’hystérie en Israël.

Mahmoud Darwish est interviewé par un journaliste israélien. Il relate cet entretien dans une lettre destinée à un autre poète,  Samih al-Qassim.

– Avez-vous dit : « Sortez de notre blessure » ?
– Je l’ai dit.

– Pourquoi ?
– Parce que ma blessure m’appartient. C’est une partie de mon identité. Y avez-vous droit ?

– Non, mais nous avez-vous dit : « Sortez de notre blé » ?
– Oui, je l’ai dit. Car mon blé es mon pain propre. Y avez-vous droit ?

– Non. Mais nous avez-vous dit : « Sortez de notre mer » ?
– Oui, je l’ai dit. Et même : « Sortez de l’air et la terre occupée. »

– Mais il n’y a pas de mer en terre occupée.
– Ne connaissez-vous pas la carte de la terre que vous occupez ? Gaza est sur la mer.

– Voulez-vous dire par là qu’il s’agit de la mer de Gaza ?
– Cette mer s’appelle la Méditerrannée, pas la mer de Gaza.

– Voulez-vous dire que nous devrions nous noyer dans la mer ?
– Je vous ai dit : « Sortez de la mer » ; je ne vous ai pas dit : « Allez à la mer ».

– Que voulez-vous dire alors par ces propos : « Vous qui passez dans la mer de mes paroles » ?
– Je n’ai pas dit cela. Il y a une petite différence entre le mot « mer » bahr, et le mot « parmi », bayn.

– Maariv et d’autres organes d’information israéliens affirment que vous avez dit « mer des paroles ».
– Je connais mieux mon poème que ne le connaissent les organes d’information. Et même si j’avais dit « mer des paroles », où serait le problème ?

– Cela serait une invitation à nous jeter à la mer.
– Vous me donnez envie de rire.

– Avez-vous dit : « nous avons ce qui n’est pas en vous, une patrie et un avenir » ?
– Vous n’avez pas de patrie ni d’avenir dans l’occupation.

– Dites-moi quel est votre pays ?
– Mon pays, c’est mon pays, la Palestine.

– Toute la Palestine ?
– Oui, toute la Palestine est mon pays. Quelqu’un vous a-t-il trompé en prétendants que la Palestine n’est pas mon pays ?

– Non, mais c’est mon pays.
– Vous, vous estimez que votre pays s’étend du Nil à l’Euphrate, alors que moi je pense que seule la Palestine est mon pays.

– Et nous, quelles sont nos frontières ?
– C’est à vous de dire quelles sont vos frontières, à l’intérieur de notre pays. Car les bottes du soldat occupant ne peuvent pas tenir lieu de frontières,  comme le pensait le général Dayan. Nous, nous ne demandons pas quelle est notre patrie, parce que nous la connaissons très bien. Nous nous demandons simplement sur quelle partie de la terre de notre patrie sera fondé notre Etat. Nous, nous ne vous avons rien pris. Ce que nous prenons est à vous. Si vous vous retirez de chez nous pour retourner dans ce qui est à nous, cela ne veut pas dire pour autant que nous vous prenons quelque chose. Vous comprenez ?

– Non, je ne comprends pas.


Source : Palestine mon pays. Mahmoud Darwich. Les Editions de Minuit. 1988.

Poèmes de Mahmoud Darwich, publiés sur ce site

In Memoriam Mahmoud Darwich

Il est injuste de juger un poète sur ses convictions politiques, c’est pourtant le sort qui a été réservé à Mahmoud Darwish (décédé à Houston le 9 août 2008). Sa vie comme son œuvre sont étroitement liées à l’histoire du peuple palestinien.

Tout a commencé dans son village natal. Darwich est né il y a 67 ans à Al Birwa, un village situé à sept kilomètres à l’est d’Akka (St. Jean d’Acre), aujourd’hui le nord d’Israël mais qui conformément au plan de répartition devait faire partie de l’état arabe.

Le 11 juin 1948, jour où l’ONU décrète un cessez-le-feu en Palestine et un mois après la proclamation de l’état d’Israël, l’armée israélienne envahit le village. Al Birwa n’est pas en mesure d’opposer une résistance armée. Seuls 40 hommes possèdent un fusil et il n’y a qu’une mitrailleuse dans le village.

La plupart des habitants prennent la fuite. Darwich raconte :

« J’avais six ans. Je me souviens surtout de notre fuite, nous nous sommes d’abord abrités sous les oliviers, puis nous avons continué à marcher pour nous réfugier dans les montagnes. Mes pieds étaient en sang. Après avoir marché toute une nuit, notre famille est arrivée terrorisée, en sang, en sueur et mourant de soif dans un pays appelé le Liban. »

La plupart des villageois se retrouveront plus tard dans le camp de Chatila, à Beyrouth, aujourd’hui tristement célèbre pour le massacre qui y fut organisé sous la responsabilité d’Ariel Sharon.

L’état d’Israël déclare Al Birwa zone militaire fermée, rase le village avec des bulldozers et y fonde le kibboutz Ahihud.

La famille Darwich décide de rentrer clandestinement et s’installe à Judaida, un village voisin où la mère de Darwish vit toujours. Ils deviennent ce que l’on appellera les «présents-absents». Présents physiquement en Israël mais absents juridiquement, n’ayant pas le droit de réclamer leur terre, des réfugiés internes sans aucun droit.

Mahmoud Darwich fréquentera l’école du village voisin Kafr Yasif et rejoindra plus tard le Parti communiste israélien. Il publiera ses premiers recueils de poèmes en arabe en Galilée. Il devient rédacteur en chef de la revue hebdomadaire du Parti communiste, Al Jadid (Le Nouveau) et milite aux côtés d’al Ard, premier groupe nationaliste en Israël.

Il sera plusieurs fois arrêté et emprisonné, en 1961, 1965 et 1967 et sera assigné à résidence à Haifa. Las des persécutions, il quitte le pays et part travailler pour l’OLP, où il devient une sorte de ministre de la culture non officiel.

Le célèbre chanteur libanais, Marcel Khalife a mis en musique plusieurs poèmes de Darwich, en particulier ceux publiés dans les années 1960. Certains sont devenus des classiques : «Oiseaux de Galilée», «Rita» et «A ma Mère» (Ila Oummi) dont voici un extrait :

«J’ai la nostalgie du pain de ma mère,
Du café de ma mère,
Des caresses de ma mère…
Et l’enfance grandit en moi,
Jour après jour,
Et je chéris ma vie, car
Si je mourais,
J’aurais honte des larmes de ma mère !

Fais de moi, si je rentre un jour,
Une ombrelle pour tes paupières.
Recouvre mes os de cette herbe…»

En 1995, Marcel Khalife reprendra sur son album, « The Arabic Coffeepot« , » un poème de Darwich, «Oh Père, je suis Yusuf», qui lui vaudra des ennuis. Il est question de Joseph du coran (et de la bible) vendu par ses frères avec le peuple palestinien. Dans le texte, il cite un verset du coran de la sourate Yusuf. La plus haute juridiction sunnite au Liban, Dar al Fatwa, qualifie la chanson de blasphème et d’insulte à l’islam et intente contre le chanteur un procès qui, heureusement, finira en queue de poisson.

En 1988, Mahmoud Darwich est nommé ministre de la culture de l’OLP. En cette qualité, il élabore la Déclaration d’indépendance (c’est la première fois qu’un état palestinien est proclamé), mais cela restera lettre morte. Cette même année, il écrit le poème, Passants parmi des paroles passagères. C’était en juin, quatre mois après le début de la première intifada.

A la tribune de la Knesset, le premier ministre de l’époque, Itzak Shamir, déclare au parlement que «le poème est l’expression exacte des objectifs recherchés par les bandes d’assassins organisées sous le paravent de l’OLP. Je pourrais vous lire ce stupide poème mais je ne le ferai pas, je ne veux pas qu’il se retrouve dans les annales de notre Knesset, je ne lui concéderai pas cet honneur…»

Voici un extrait de ce poème :

« Vous qui passez parmi les paroles passagères,
Vous fournissez l’épée, nous fournissons le sang.
Vous fournissez l’acier et le feu, nous fournissons la chair.
Vous fournissez un autre char, nous fournissons les pierres.
Vous fournissez les bombes lacrymogènes, nous fournissons la pluie.
Mais le ciel et l’air
Sont les mêmes pour vous et pour nous.
Alors prenez votre lot de notre sang et partez.
Allez dîner, festoyer et danser, puis partez,
A nous de garder les roses des martyrs
A nous de vivre comme nous le voulons…
Vous qui passez parmi les paroles passagères,
Il est temps que vous partiez
Et que vous vous fixiez où bon vous semble,
Mais ne vous fixez pas parmi nous.
Il est temps que vous partiez
Que vous mouriez où bon vous semble,
Mais ne mourez pas parmi nous… »

Après les accords d’Oslo, Darwish démissionne de son poste de ministre et rompt avec l’OLP. Il quitte également Paris, où il vivait en exil et s’installe à Ramallah.

En 2000, le ministre israélien de l’éducation Yossi Sarid (colombe de la paix) propose l’insertion de quelques poèmes de Darwish dans le programme de littérature officiel mais le premier ministre de l’époque Ehud Barak rejette la proposition.

L’an dernier, Mahmoud Darwish a rédigé un poème sur la guerre fratricide entre le Fatah et le Hamas, qu’il qualifiait de «tentative de suicide publique en pleine rue».


Lucas Catherine

Poèmes de Mahmoud Darwich, publiés sur ce site

La Palestine comme métaphore – entretiens

« J’ai trouvé que la terre était fragile, et la mer, légère ; j’ai appris que la langue et la métaphore ne suffisent point pour fournir un lieu au lieu. ( … ) N’ayant pu trouver ma place sur la terre, j’ai tenté de la trouver dans l’Histoire. Et l’Histoire ne peut se réduire à une compensation de la géographie perdue. C’est également un point d’observation des ombres, de soi et de l’Autre, saisis dans un cheminement humain plus complexe. »

Au cours de 4 entretiens, Mahmoud Darwich évoque ses années d’apprentissage, l’expérience de l’exil, et la singularité de sa propre situation dans la vie culturelle arabe, tout en ouvrant au lecteur les portes de son « art poétique ».

A ces éléments autobiographiques, se mêlent ses réflexions sur la culture arabe contemporaine, l’identité palestinienne, Israël et le sionisme, le processus de paix…


Editeur : Actes Sud (9 septembre 2002)
Collection : Babel
Langue : Français
ISBN-10 : 2742739459
ISBN-13 : 978-2742739455

* Traduction de l’arabe par Elias Sanbar et de l’hébreu par Simone Bitton

 

Le double exil de Mahmoud Darwich et ses débuts en poésie

Deuxième enfant d’une famille qui en compte huit, Mahmoud Darwich est né le 13 mars 1941 à Birwa, un village de Galilée à 9 kilomètres de Saint-Jean-d’Acre. Il y passe son enfance jusqu’en 1948, date à laquelle les forces sionistes le jettent avec les siens sur les routes de l’exil.

  Je m’en souviens encore… Je m’en souviens parfaitement. Une nuit d’été, alors que nous dormions, selon le coutumes villageoises, sur les terrasses de nos maison, ma mère me réveilla en panique et je me suis retrouvé courant dans la forêt, en compagnie de centaines d’habitants du village. Les balles sifflaient au-dessus de nos têtes et je ne comprenais pas ce qui se passait. Après une nuit de marche et de fuite nous sommes arrivés, ainsi que l’ensemble de ma famille, dans un village étranger aux enfants inconnus. J’ai alors innocemment demandé :  Où suis-je ? Et j’ai entendu pour la première fois le mot Liban.
  Je sais aujourd’hui que cette nuit mit un terme violent à mon enfance. Les années d’insouciance étaient terminées et j’ai senti soudain que je faisais partie des « grands ». Depuis ces jours au Liban, je n’ai pas oublié, et je n’oublierai jamais, les circonstances dans lesquelles j’ai fait connaissance avec le mot
patrie. Pour la première fois, et sans y avoir été préparé, je me suis retrouvée dans une longue file, attendant la distribution des rations alimentaires par une organisation de secours aux réfugiés. Je me souviens que le plat principal était constitué de fromage jaune. C’est là que j’ai entendu les mots qui allaient ouvrir devant moi des fenêtres sur un univers nouveau : patrie, guerre, les nouvelles, les réfugiés, l’armée, les frontières… Avec ces mots, je découvrais une réalité nouvelle, celle qui me priverait à jamais de mon enfance.

   Un an plus tard, les parents de Darwich décident de mettre un terme à leur exil et de rentrer coûte que coûte chez eux. L’infiltration se fit par petits groupes et l’enfant passe clandestinement la frontière en compagnie de son oncle et d’un guide. Mais lorsque Darwich et sa famille arrivent à leur village, c’est pour constater qu’il a été rasé par les nouveaux maîtres du lieu et qu’une colonie a été édifiée à sa place. Ils se remettent en route et gagnent le village de Dayr al-Assad.

   Les choses étaient finalement simples. Le réfugié que j’étais avait seulement changé d’adresse. J’étais un réfugié au Liban et je me retrouvais un réfugié dans ma propre patrie…Moi qui ai vécu ces deux modes d’exil, je témoigne que l’exil dans sa propre partie est le plus étranger des deux. La souffrance dans un autre pays, le manque et l’attente du jour du retour sont en quelque sorte justifiés, comme s’ils étaient naturels. Mais être un réfugié dans son propre pays est injustifiable et absurde.

   A Dayr al-Asad où la famille, protégée par la population, vit en semi-clandestinité, Mahmoud Darwich fréquente l’école du village. Particulièrement doué, l’enfant, qui s’essaie très jeune à la composition de poèmes en rimes se fait rapidement remarquer et aimer par ses instructeurs. Ces derniers le cachent à chaque descente de la police israélienne non sans lui avoir appris, pour le cas où il serait pris, de ne jamais dire qu’il a été au Liban mais qu’il appartient à l’une des tribus bédouines du Nord palestinien.
   Le refuge dans la poésie est, très tôt, la voie de Mahmoud Darwich en quête « d’une patrie dans la langue » pour alléger la dureté de l’exil dans cette patrie tout à la fois présente et absente.

   Mes premiers contacts avec la poésie se firent à travers des chanteurs paysans infiltrés et pourchassés par la police israélienne. Ils venaient la nuit au village, participaient aux veillées et disparaissaient à l’aube dans les montagnes. Ils chantaient des choses étranges que je ne comprenais pas, mais que je trouvais très belles et qui me touchaient…J’ai commencé par m’identifier à ces poètes itinérants. Bientôt je découvris les grandes épopées classiques arabes et je me mis à imiter ces œuvres, à m’inventer des pur-sang et de belles héroïnes et à rêver de devenir poète…Une épisode précoce m’apprit que mes jeux étaient bien plus dangereux que je ne le croyais. J’avais douze ans lorsqu’on me demanda de lire un poème à l’école pour célébrer l’anniversaire de la création de l’Etat d’Israël !… J’écrivis un poème dans lequel je parlais de la souffrance de l’enfant en moi qui fut expulsé et qui, lorsqu’il revint, trouva quelqu’un d’autre habitant sa maison et labourant le champ de son père. Je le fis en toute innocence. Le lendemain, le gouverneur militaire me convoqué et me menaça, non de m’emprisonner mais d’interdire à mon père de travailler, si je récidivais. Je trouvai la menace terrifiante. Si mon père était interdit de travailler, qui m’achèterait les crayons et le papier ? J’ai compris ce jour-là que la poésie est une affaire plus sérieuse que je ne croyais et qu’il me fallait décider de poursuivre ou d’interrompre ce jeu dangereux.

Darwich persistera, ce qui lui vaudra d’être emprisonné à cinq reprises entre 1961 et 1967. Entre-temps la famille a quitté le village de Dayr al-Asad pour celui de Jdeydé, et Darwich s’est installé à Haïfa où, ayant rejoint les rangs du parti communiste, il collabore à ses deux publications al-Ittihâd et al-Jadîd. Ces deux publications sont alors les seuls organes d’expression des Palestiniens en Israël. Puis, en 1971, alors qu’il est inscrit à l’université de Moscou, Mahmoud Darwich disparaît soudain pour réapparaître quelques jours plus tard au Caire. L’affaire fait alors grand bruit et le poète est accueilli en liesse par un monde arabe déjà admiratif de sa poésie.


Source : Mahmoud Darwich. La terre nous est étroite et autres poèmes. Gallimard, 2000.

Tombeau de Mahmoud Darwich

En mars 2009, le poète Tahar Bekri visite la Palestine.

« Je formule le vœu d’aller sur la tombe de Mahmoud Darwich. Elle est là sur les hauteurs de la ville (1). Mahmoud dort parmi les sapins et les conifères. Un petit mausolée pyramidal en verre est élevé à sa mémoire, entouré de quelques fleurs et couronnes… L’herbe est verte, le jeune olivier, planté récemment, résiste au vent léger. Le soleil est tendre. Le poète repose ici. Ses mots emplissent le lieu. Sa voix audible à travers les pierres. Son souvenir, immense. J’essaie de m’imprégner du paysage qui surplombe la ville. Pas très loin, se trouve le Palais de la culture. Des immeubles sont alignés en face. Le silence règne sur la colline… Les vers de Mahmoud Darwich défient l’occupation, bercent la terre de son amour. Je jette un dernier regard. Dors en paix, Mahmoud, parmi les arbres que tu aimais tant. Tu es chez toi. Tu aurais aimé être enterré en Galilée, peut-être… »

Tombeau de Mahmoud Darwich

Tu disais à la pierre inconsolée
« Sur cette terre
Maîtresse de la terre
Il y a ce qui mérite la vie »
Le sapin sourd à la prière
Le thym reclus aux frontières de l’oubli
Combien de murs
Combien de fils barbelés
Faut-il détruire pour confier à la colline
Ceux qui confisquent les oliviers
Séquestrent la lumière
Sombrent dans la cécité du cimetière


Publié dans « Salam Gaza » – voyage en Palestine
Editions Elyzad, 2010, Tunis.

Tahar El BekriTahar Bekri est né en 1951 à Gabès (Tunisie), Tahar Bekri est maître de conférences à l’université de Paris Ouest-Nanterre. Il a publié une vingtaine d’ouvrages, recueils de poésie, livres d’art, essais, dont  » Le Livre du souvenir «  (carnets) paru aux éditions Elyzad en 2007. Son œuvre est traduite dans différentes langues.

A propos de Tahar Bekri
D’autres poèmes de Tahar Bekri, publiés sur ce site