Archives de catégorie : Mahmoud Darwich

Y a-t-il un temps pour la poésie, en une époque de sauvagerie ?

Allocution inaugurale prononcée par le poète palestinien Mahmoud Darwich le 3 avril 2003, lors de la manifestation « Rencontre avec Mahmoud Darwich », à la Cité du Livre d’Aix-en-Provence ((Publié le 14 avril 2003 par Al-Quds Al-Arabi (quotidien arabe publié à Londres. Traduit de l’arabe par Marcel Charbonnie))

Y a-t-il un temps pour la poésie, en une époque de sauvagerie ?

Cette question n’est pas nouvelle. A chaque impasse humaine, après chaque catastrophe, l’impuissance de la poésie à humaniser l’Histoire est questionnée.
Nous entendons encore le cri d’Adorno : est-il encore possible d’écrire un poème, après Auschwitz ?
Il nous est encore une fois donné de nous remémorer cette question, aujourd’hui.

La poésie reste fragile, quand bien même elle s’ingénie à emprunter aux métaphores de la force de la soie ou de la solidité du miel, car la façon qu’elle a de modifier l’âme et d’élargir le cœur de l’homme est lente et invisible. Aussi habile soit-elle à établir un lien entre les sphères personnelle et universelle, elle ne peut faire oublier l’impression générale qui veut que la poésie soit fille de la solitude et de la marge, écho d’un rêve obscur.

Il est plus séant, pour les poètes, de ne pas nier cette solitude, ni – non plus – de la magnifier, et d’alléger le poids de la perplexité devant la nature nécessaire de la poésie. Il est préférable, pour eux, de développer l’angoisse créatrice, car ils ne trouveront pas de réponse dans une théorie impeccable passée au crible de la surprise poétique.

Je dois bien reconnaître, ici, que notre présente célébration est embarrassante. Non que la poésie puisse paraître étrangère à notre époque de barbarie, puisque la poésie a toujours été fille de son temps ingrat, mais parce que la célébration est fête, et que nous sommes bien incapables de ressentir la joie de la fête… Non qu’il y ait un deuil chez notre voisin, mais bien parce que nous – nous les habitants de cette petite planète – nous tous, nous sommes en deuil!

Et parce que la Terre toute entière menace de tomber dans le gouffre, après que les prémisses du vingt et unième siècle nous aient avertis qu’il est dans le pouvoir de l’idée de  « progrès »  de dupliquer la pire arriération jamais connue dans le passé, et que l »adoration de l’avenir »  peut être l’autre face de l’  « adoration du passé » .

Aujourd’hui, l’humanité semble vivre un  « état d’urgence » général, face à l’interrogation quant à la vérité de son humanité, d’un côté, et face à l’interrogation, de l’autre, sur son rôle face au phénomène de la tyrannie planétaire incarnée par la politique américaine libérée de toute référence collective, qu’elle soit juridique, morale ou culturelle, mise à part celle de la razzia, de la culture de la violence, de la culture d’entreprise, de la mesure des valeurs humaines à l’aune de la supériorité militaire, sans que ceux qui rêvent à la fondation de l’empire le plus étendu et le plus puissant de toute l’Histoire ne prêtent la moindre attention au fait qu’ils ont remarquablement réussi à convaincre la conscience mondiale du fait que la folie américaine est l’unique danger qui menace le monde, en dépit de toutes les prétentions dudit empire d’ériger cette folie au rang d’une mission divine.

Il y a quelque Irak en chacun de nous – un Irak qu’on ne peut éradiquer, fait des plus anciennes lois humaines édictées par Hammourabi, de la recherche de l’immortalité initiée par Guilgamesh… jusqu’à la réalité de mort que connaît le peuple irakien aujourd’hui, avec ces bombes intelligentes mises au point par la civilisation idiote experte en assassinat.

En chacun de nous, il y a une Palestine, depuis le message d’amour et de paix apporté au monde par Jésus le Nazaréen… jusqu’au peuple palestinien d’aujourd’hui, crucifié sur la croix de l’occupation israélienne. La mort palestinienne quotidienne est devenue une sorte de bulletin météo, la tyrannie américaine ayant placé l’occupation israélienne au-dessus du droit international et élevé la puissance occupante au rang de la sainteté.

C’est un monde sauvage, dément, égoïste, dans lequel ne prévaut pas d’autre loi que celle de la jungle, un monde armé du surplus de la puissance nucléaire.
Est-il encore possible d’écrire un poème ?
Comment peut-on être à la fois à l’intérieur et à l’extérieur du réel, en même temps ?
Comment peut-on à la fois contempler et s’engager ?
Comment peut-on poursuivre sa tentative permanente : recréer le monde grâce à des mots à la vitalité éternelle ?
Et comment sauver ces mots de la banalité de la consommation de tous les jours ?

Sans doute avons-nous besoin aujourd’hui de la poésie, plus que jamais. Afin de recouvrer notre sensibilité et notre conscience de notre humanité menacée et de notre capacité à poursuivre l’un des plus beaux rêves de l’humanité, celui de la liberté, celui de la prise du réel à bras le corps, de l’ouverture au monde partagé et de la quête de l’essence.
Sans doute la poésie est-elle capable aujourd’hui de recouvrer son évidence, après qu’elle s’en soit éloignée dans une abstraction qui risque d’aboutir à la feuille blanche. La poésie n’explicite que son contraire. C’est le non-poétique qui nous donne à voir le poétique.

La poésie est-elle capable, aujourd’hui, de se retrouver elle-même, tant la clarté de son contraire est excessive ?
Peut-être, car la poésie, ce moyen particulier de supporter la vie et de se la concilier, est aussi une méthode qui nous permet de résister à une réalité inhumaine écrasant l’évidence de la vie.

En dépassant l’aspect extérieur des choses, en chipant la lumière tapie dans l’obscurité, en désespérant du désespoir, la poésie nous garantit contre la haine et la fureur. Sa fragilité crie, afin de nommer. Elle blesse, sans faire couler le sang. Si cette fragilité est détruite, c’est par des « mains nuptiales » , comme le dit René Char, car ces mains utilisent des instruments sensibles et imaginaires qui renvoient à l’enfance.

En effet, la poésie ne combat pas la guerre avec les armes et le langage de la guerre. La poésie n’abat pas un avion à l’aide d’un missile oratoire. La contemplation de l’éternité d’un brin d’herbe, de l’adoration du papillon à la lumière, de ce que le regard de la victime ne dit pas à son bourreau – voilà de quelle manière la poésie combat l’effet de la guerre contraire à ce qu’il y a de naturel en nous, de cohérent avec la nature.

Qui d’entre nous ne connaît les paroles qu’adressa Diogène à Alexandre le Grand venu lui rendre visite et lui demander s’il avait besoin de quelque chose ?
Diogène lui avait répondu :  « Oui. S’il te plaît : ôte-toi de mon soleil! »

Nous avons besoin de quelque chose qui dépasse l’occultation de notre soleil.
Nous avons besoin d’arrêter la barbarie et d’éveiller les consciences.
La prise de conscience par les poètes du monde entier de leur rôle moral afin de faire face à la guerre déclarée contre l’Irak, contre la conscience humaine, contre le droit des peuples à participer aux destinées de l’humanité, dépasse la question politique contemporaine posée à l’avenir de l’humanité.

Pour en revenir à la poésie, je vois dans cet éveil quelque chose qui ressemble à l’autocritique.

Pour une grande part, la poésie contemporaine s’est accoutumée à son isolement et à sa séparation d’avec le lecteur, dès lors que beaucoup de poètes ont abusé de leur déguisement en moines contemplatifs – la foi mise à part – dans des cloîtres isolés du réel et de l’histoire par un brouillard d’ésotérisme artificiel délibérément choisi, avec une virtuosité suprêmement gratuite. Ils ont prétendu à une prophétie qui n’a nul besoin de l’Homme. Ils ont dénié au cœur son droit à entrer en vibration avec le poème, ils ont dénié aux sens leur droit à prendre part à la création. Ils ont prêché une signification univoque de la poésie : la compréhension de l’absurde, sachant que le lecteur authentique de leur poésie ne peut pas encore être né : pour cela, il faut en permanence attendre demain!

Il est vrai qu’une poésie qui ne conserverait pas sa vivacité en d’autres temps serait une poésie qui se dissoudrait aussi rapidement que le présent change.
Il est vrai, aussi, que la poésie emporte avec elle son devenir et qu’elle renaîtra, demain.

Mais il n’en est pas moins vrai que le poète ne peut pas renvoyer l’ « ici » et le « maintenant » vers un ailleurs ni vers un autre temps. C’est en ce temps de tempête que la poésie a besoin que soient posées les questions qu’elle soulève, seule, d’une façon qui la rende présente et vivante.
Rendre le langage vivant, rendre le fluide de vie aux paroles, voilà qui ne peut se faire sans redonner à la vie le sens de la vie. En cela, la quête du sens est la quête de l’essence, c’est là notre questionnement humain, collectif et personnel.

C’est ce qui rend la poésie à la fois possible et nécessaire. Car la quête du sens, c’est la quête de la liberté.

Mahmoud Darwich

 

C’est en collant son portrait à Ramallah et en d’autres lieux que j’ai compris à quel point sa présence était justifiée.

Lors de la journée inaugurale de la chaire Mahmoud Darwich à Bruxelles le 25 janvier dernier, les participants pouvaient admirer le « Parcours Darwich » :  images grandeur nature du poète sur les murs de Ramallah, réalisé en 2009, par Ernest Pignon Ernest, pionnier du street art.

Voici ce qu’écrit l’artiste à ce sujet dans la revue mensuelle Europe, janvier-février 2017, également consacrée à Mahmoud Darwich.

 » C’est en collant son portrait à Ramallah et en d’autres lieux que j’ai compris à quel point sa présence était justifiée. J’ai entrepris de faire un premier collage à la nuit tombée au marché de Ramallah. Il n’y avait alentour que les personnes qui préparaient les étals de fruits et de légumes pour le lendemain. Quand ils ont vu apparaître l’image que je déroulais et collais de bas en haut, depuis les pieds jusqu’au visage, tous se sont exclamés : « Mahmoud Darwich ! Mahmoud Darwich ! » Plus tard à Naplouse, tandis que j’effectuais un collage, tout le monde s’est arrêté et lorsque le visage est apparu, la foule a applaudi. A côté du portrait, je collais aussi des extraits de poèmes de Darwich en arabe. Les gens reconnaissaient les vers que j’avais choisis et je les entendais dire la suite du poème à haute voix. Je me souviens qu’à Naplouse les habitants m’ont suivi dans la rue et sont venus m’offrir des pâtisseries. Songeant à Ramallah, où j’ai effectué des collages en différents lieux, je ne peux oublier l’image placée dans le jardin du Centre Sakakini, parce que le feuillage d’un figuieur caressait de son ombre le visage de Mahmoud Darwich. J’ai également opéré à Bethléem et au checkpoint de Kalandia par où doivent passer les Palestiniens titulaires d’un permis leur permettant de se rendre de Ramallah à Jérusalem. Non loin de Jérusalem, j’ai réalisé un collage dans un village où subsistent d’anciennes demeures représentatives de la plus belle architecture palestinienne et que les Israéliens n’ont pas détruites. Je suis allé à Birwa, le village natal de Mahmoud Darwich, dont il ne reste absolument rien. Arrivé sur place, j’ai téléphoné au frère du poète qui m’a confirmé que j’étais au bon endroit. Tout étais annihilé, il ne restait plus un seul mur, alors j’ai collé l’image à même le sol, sur les rochers… « 


Publié dans la revue Europe janvier-février 2017

Mahmoud Darwich : l’humanisme de la Poésie

Pour la première fois au monde, une chaire Mahmoud Darwich, immense poète palestinien, vient d’être inaugurée à Bruxelles. Lancée par la Fédération Wallonie-Bruxelles, elle rassemble l’ULB, l’UCL et Bozar, une alliance de la science et de la culture sous la présidence d’honneur de Leila Shahid, ancienne ambassadrice de Palestine à L’Europe.

Ministre-président de la FWB, Rudy Demotte invoqua cet humanisme poétique qui, dans un contexte de radicalisation mondialisée, d’un « vivre ensemble » remis en cause par une minorité, est une arme pacifique dans la bataille des idées.  « L’Etat islamique est aussi une idéologie qui a réussi la conquête des esprits de millions de personnes. Que peut-on lui opposer ? La reconquête des territoires mentaux sur le front de la paix ».

La Fédération Wallonie-Bruxelles a une longue tradition de coopération ave la Palestine (22 ans déjà) et l’un des points d’orgues a été, en 2008, le festival Masarat dont Mahmoud Darwich devait être le président, ce que la maladie et la mort ont empêché, en août de cette même année.

Ce fut une magnifique opération culturelle qui a rassemblé 133 artistes palestiniens et touché 50.000 Belges un peu partout en Wallonie-Bruxelles, rappelle Leila Shahid.

La chaire entend donner un écho de la culture arabe contemporaine avec un focus sur la diaspora maghrébine, précise Rudy Demotte. Outre les travaux universitaires, un événement sera organisé chaque année, que ce soit un concert, une représentation théâtrale, un colloque. Et l’on espère un label international, peut-être avec l’Unesco. Puisque, en effet, Mahmoud Darwich apporte un questionnement philosophique et esthétique de stature universelle, ajoute Leila Shahid. La chaire sera donc un outil d’actions dans les villes et surtout dans les quartiers populaires aussi bien en Belgique que dans des pays comme la Palestine, le Maroc, le Liban, la France

En guise de conclusion, ou plutôt d’ouverture vers l’univers magnifique de Mahmoud Darwich, voici ce qu’il disait :

« Mais nous souffrons d’un mal incurable qui s’appelle l’espoir. Espoir de libération et d’indépendance. Espoir d’une vie normale où nous ne serons ni héros, ni victimes. Espoir de voir nos enfants aller sans danger à l’école. Espoir pour une femme enceinte de donner naissance à un bébé vivant, dans un hôpital, et pas à un enfant mort devant un poste de contrôle militaire. Espoir que nos poètes verront la beauté de la couleur rouge dans les roses plutôt que dans le sang. Espoir que cette terre retrouvera son nom original : terre d’amour et de paix. Merci pour porter avec nous le fardeau de cet espoir. »

Gabrielle Lefèvre, 26 janvier 2016


Publié sur Chaire Mahmoud Darwich

De la puissance des pétales de fleurs d’amandier contre les chars israéliens…

 

On écoutera ci-dessous une interview de Mahmoud Darwich diffusée par France-Inter. Il est interviewé par Stéphane Paoli, et ses propos sont traduits par Elias Sanbar. Il y évoque la puissance des pétales de fleurs d’amandier contre les chars israéliens…

      Darwich_franceinter210610

 

Poèmes de Mahmoud Darwich, publiés sur ce site

L’affaire du poème

Lorsqu’éclata la première Intifada , Mahmoud Darwish écrit le poème « Passant parmi les paroles passagères ». Ce poème, qui dit qu’il est temps que la colonisation s’arrête, provoque une vague d’hystérie en Israël.

Mahmoud Darwish est interviewé par un journaliste israélien. Il relate cet entretien dans une lettre destinée à un autre poète,  Samih al-Qassim.

– Avez-vous dit : « Sortez de notre blessure » ?
– Je l’ai dit.

– Pourquoi ?
– Parce que ma blessure m’appartient. C’est une partie de mon identité. Y avez-vous droit ?

– Non, mais nous avez-vous dit : « Sortez de notre blé » ?
– Oui, je l’ai dit. Car mon blé es mon pain propre. Y avez-vous droit ?

– Non. Mais nous avez-vous dit : « Sortez de notre mer » ?
– Oui, je l’ai dit. Et même : « Sortez de l’air et la terre occupée. »

– Mais il n’y a pas de mer en terre occupée.
– Ne connaissez-vous pas la carte de la terre que vous occupez ? Gaza est sur la mer.

– Voulez-vous dire par là qu’il s’agit de la mer de Gaza ?
– Cette mer s’appelle la Méditerrannée, pas la mer de Gaza.

– Voulez-vous dire que nous devrions nous noyer dans la mer ?
– Je vous ai dit : « Sortez de la mer » ; je ne vous ai pas dit : « Allez à la mer ».

– Que voulez-vous dire alors par ces propos : « Vous qui passez dans la mer de mes paroles » ?
– Je n’ai pas dit cela. Il y a une petite différence entre le mot « mer » bahr, et le mot « parmi », bayn.

– Maariv et d’autres organes d’information israéliens affirment que vous avez dit « mer des paroles ».
– Je connais mieux mon poème que ne le connaissent les organes d’information. Et même si j’avais dit « mer des paroles », où serait le problème ?

– Cela serait une invitation à nous jeter à la mer.
– Vous me donnez envie de rire.

– Avez-vous dit : « nous avons ce qui n’est pas en vous, une patrie et un avenir » ?
– Vous n’avez pas de patrie ni d’avenir dans l’occupation.

– Dites-moi quel est votre pays ?
– Mon pays, c’est mon pays, la Palestine.

– Toute la Palestine ?
– Oui, toute la Palestine est mon pays. Quelqu’un vous a-t-il trompé en prétendants que la Palestine n’est pas mon pays ?

– Non, mais c’est mon pays.
– Vous, vous estimez que votre pays s’étend du Nil à l’Euphrate, alors que moi je pense que seule la Palestine est mon pays.

– Et nous, quelles sont nos frontières ?
– C’est à vous de dire quelles sont vos frontières, à l’intérieur de notre pays. Car les bottes du soldat occupant ne peuvent pas tenir lieu de frontières,  comme le pensait le général Dayan. Nous, nous ne demandons pas quelle est notre patrie, parce que nous la connaissons très bien. Nous nous demandons simplement sur quelle partie de la terre de notre patrie sera fondé notre Etat. Nous, nous ne vous avons rien pris. Ce que nous prenons est à vous. Si vous vous retirez de chez nous pour retourner dans ce qui est à nous, cela ne veut pas dire pour autant que nous vous prenons quelque chose. Vous comprenez ?

– Non, je ne comprends pas.


Source : Palestine mon pays. Mahmoud Darwich. Les Editions de Minuit. 1988.

Poèmes de Mahmoud Darwich, publiés sur ce site

A ma mère

J’ai la nostalgie du pain de ma mère,
Du café de ma mère,
Des caresses de ma mère…
Et l’enfance grandit en moi, Jour après jour,
Et je chéris ma vie, car
Si je mourais,
J’aurais honte des larmes de ma mère !
Fais de moi, si je rentre un jour,
Une ombrelle pour tes paupières.
Recouvre mes os de cette herbe
Baptisée sous tes talons innocents.
Attache-moi
Avec une mèche de tes cheveux,
Un fil qui pend à l’ourlet de ta robe…
Et je serai, peut-être, un dieu,
Peut-être un dieu,
Si j’effleurais ton Cœur !
Si je rentre, enfouis-moi !
Bûche, dans ton âtre.
Et suspends-moi,
Corde à linge, sur le toit de ta maison.
Je ne tiens pas debout
Sans ta prière du jour.
J’ai vieilli. Ramène les étoiles de l’enfance
Et je partagerai avec les petits des oiseaux,
Le chemin du retour…
Au nid de ton attente !


Source : Jehat
20 mars 2009 – Palestine Think Tank – traduction : JPP

A propos de Mahmoud Darwich

Carte d’identité

Inscris
je suis arabe
le numéro de ma cartes est cinquante mille
j’ai huit enfants
et le neuvième viendra… après l’été
Te mettras-tu en colère

Inscris
je suis arabe
je travaille avec mes camarades de peine
dans une carrière
j’ai huit enfants
pour eux j’arrache du roc
la galette de pain
les habits et les cahiers
Et je ne viens pas mendier à ta porte
je ne me rabaisse pas
devant les dalles de ton seuil
Te mettras-tu en colère ?

Inscris
je suis arabe
mon prénom est commun
je suis patient dans un pays
bouillonnant de colère
Mes racines…
fixées avant la naissance du temps
avant l’éclosion des siècles
avant les cyprès et les oliviers
avant la croissance végétale
Mon père…
de la famille de l’araire
et non des seigneurs de Noujoub
Mon grand-père, un paysan
sans arbre généalogique
Il m’a appris les mouvements du soleil
avant la lecture
Ma maison
une hutte de gardien
faite de roseaux et branchages
Es-tu satisfait de ma condition ?
Mon nom est commun

Inscris
je suis arabe
cheveux… noirs
yeux… marron
signes distinctifs
sur la tête une keffiah tenue par une cordelette
Ma paume, rugueuse comme le roc
écorche la main qu’elle empoigne
Mon adresse :
je suis d’un village perdu, sans défense
et tous ses hommes sont au champ et à la carrière…
Te mettras-tu en colère ?

Inscris
je suis arabe
Tu m’as spolié des vignes de mes ancêtres
et de la terre que je cultivais
avec tous mes enfants
et tu ne nous as laissé
ainsi qu’à notre descendance
que ces cailloux
Votre gouvernement les prendra-t-il aussi
comme on le dit ?

Alors
inscris
en tête de la première page
Moi je ne hais pas mes semblables
et je n’agresse personne
Mais… si jamais on m’affame
je mange la chair de mon spoliateur
Prends garde… prends garde
à ma faim
et à ma colère !


Source : La poésie palestinienne contemporaine. Abdellatif Laâbi. Le Temps des Cerisiers. 2002.

Regardez la vidéo envoyée par ZEP, Zone d’Expression Populaire, sur Dailymotion :

 


Mahmoud Darwich « sajel ana 3arabi » par zep_zep

Et nous, nous aimons la vie

Et nous, nous aimons la vie autant que possible
Nous dansons entre deux martyrs. Entre eux, nous érigeons pour les violettes un minaret ou des palmiers

Nous aimons la vie autant que possible

Nous volons un fil au ver à soie pour tisser notre ciel et clôturer cet exode
Nous ouvrons la porte du jardin que le jasmin inonde les routes comme une belle journée

Nous aimons la vie autant que possible

Là où nous résidons, nous semons des plantes luxuriantes et nous récoltons des tués
Nous soufflons dans la flûte la couleur du lointain, lointain, et nous dessinons un hennissement sur la poussière du passage
Nous écrivons nos noms pierre par pierre. Ô éclair, éclaire pour nous la nuit, éclaire un peu

Nous aimons la vie autant que possible


Source : La poésie palestinienne contemporaine. Abdellatif Laâbi. Le Temps des Cerises. 2002.

In Memoriam Mahmoud Darwich

Il est injuste de juger un poète sur ses convictions politiques, c’est pourtant le sort qui a été réservé à Mahmoud Darwish (décédé à Houston le 9 août 2008). Sa vie comme son œuvre sont étroitement liées à l’histoire du peuple palestinien.

Tout a commencé dans son village natal. Darwich est né il y a 67 ans à Al Birwa, un village situé à sept kilomètres à l’est d’Akka (St. Jean d’Acre), aujourd’hui le nord d’Israël mais qui conformément au plan de répartition devait faire partie de l’état arabe.

Le 11 juin 1948, jour où l’ONU décrète un cessez-le-feu en Palestine et un mois après la proclamation de l’état d’Israël, l’armée israélienne envahit le village. Al Birwa n’est pas en mesure d’opposer une résistance armée. Seuls 40 hommes possèdent un fusil et il n’y a qu’une mitrailleuse dans le village.

La plupart des habitants prennent la fuite. Darwich raconte :

« J’avais six ans. Je me souviens surtout de notre fuite, nous nous sommes d’abord abrités sous les oliviers, puis nous avons continué à marcher pour nous réfugier dans les montagnes. Mes pieds étaient en sang. Après avoir marché toute une nuit, notre famille est arrivée terrorisée, en sang, en sueur et mourant de soif dans un pays appelé le Liban. »

La plupart des villageois se retrouveront plus tard dans le camp de Chatila, à Beyrouth, aujourd’hui tristement célèbre pour le massacre qui y fut organisé sous la responsabilité d’Ariel Sharon.

L’état d’Israël déclare Al Birwa zone militaire fermée, rase le village avec des bulldozers et y fonde le kibboutz Ahihud.

La famille Darwich décide de rentrer clandestinement et s’installe à Judaida, un village voisin où la mère de Darwish vit toujours. Ils deviennent ce que l’on appellera les «présents-absents». Présents physiquement en Israël mais absents juridiquement, n’ayant pas le droit de réclamer leur terre, des réfugiés internes sans aucun droit.

Mahmoud Darwich fréquentera l’école du village voisin Kafr Yasif et rejoindra plus tard le Parti communiste israélien. Il publiera ses premiers recueils de poèmes en arabe en Galilée. Il devient rédacteur en chef de la revue hebdomadaire du Parti communiste, Al Jadid (Le Nouveau) et milite aux côtés d’al Ard, premier groupe nationaliste en Israël.

Il sera plusieurs fois arrêté et emprisonné, en 1961, 1965 et 1967 et sera assigné à résidence à Haifa. Las des persécutions, il quitte le pays et part travailler pour l’OLP, où il devient une sorte de ministre de la culture non officiel.

Le célèbre chanteur libanais, Marcel Khalife a mis en musique plusieurs poèmes de Darwich, en particulier ceux publiés dans les années 1960. Certains sont devenus des classiques : «Oiseaux de Galilée», «Rita» et «A ma Mère» (Ila Oummi) dont voici un extrait :

«J’ai la nostalgie du pain de ma mère,
Du café de ma mère,
Des caresses de ma mère…
Et l’enfance grandit en moi,
Jour après jour,
Et je chéris ma vie, car
Si je mourais,
J’aurais honte des larmes de ma mère !

Fais de moi, si je rentre un jour,
Une ombrelle pour tes paupières.
Recouvre mes os de cette herbe…»

En 1995, Marcel Khalife reprendra sur son album, « The Arabic Coffeepot« , » un poème de Darwich, «Oh Père, je suis Yusuf», qui lui vaudra des ennuis. Il est question de Joseph du coran (et de la bible) vendu par ses frères avec le peuple palestinien. Dans le texte, il cite un verset du coran de la sourate Yusuf. La plus haute juridiction sunnite au Liban, Dar al Fatwa, qualifie la chanson de blasphème et d’insulte à l’islam et intente contre le chanteur un procès qui, heureusement, finira en queue de poisson.

En 1988, Mahmoud Darwich est nommé ministre de la culture de l’OLP. En cette qualité, il élabore la Déclaration d’indépendance (c’est la première fois qu’un état palestinien est proclamé), mais cela restera lettre morte. Cette même année, il écrit le poème, Passants parmi des paroles passagères. C’était en juin, quatre mois après le début de la première intifada.

A la tribune de la Knesset, le premier ministre de l’époque, Itzak Shamir, déclare au parlement que «le poème est l’expression exacte des objectifs recherchés par les bandes d’assassins organisées sous le paravent de l’OLP. Je pourrais vous lire ce stupide poème mais je ne le ferai pas, je ne veux pas qu’il se retrouve dans les annales de notre Knesset, je ne lui concéderai pas cet honneur…»

Voici un extrait de ce poème :

« Vous qui passez parmi les paroles passagères,
Vous fournissez l’épée, nous fournissons le sang.
Vous fournissez l’acier et le feu, nous fournissons la chair.
Vous fournissez un autre char, nous fournissons les pierres.
Vous fournissez les bombes lacrymogènes, nous fournissons la pluie.
Mais le ciel et l’air
Sont les mêmes pour vous et pour nous.
Alors prenez votre lot de notre sang et partez.
Allez dîner, festoyer et danser, puis partez,
A nous de garder les roses des martyrs
A nous de vivre comme nous le voulons…
Vous qui passez parmi les paroles passagères,
Il est temps que vous partiez
Et que vous vous fixiez où bon vous semble,
Mais ne vous fixez pas parmi nous.
Il est temps que vous partiez
Que vous mouriez où bon vous semble,
Mais ne mourez pas parmi nous… »

Après les accords d’Oslo, Darwish démissionne de son poste de ministre et rompt avec l’OLP. Il quitte également Paris, où il vivait en exil et s’installe à Ramallah.

En 2000, le ministre israélien de l’éducation Yossi Sarid (colombe de la paix) propose l’insertion de quelques poèmes de Darwish dans le programme de littérature officiel mais le premier ministre de l’époque Ehud Barak rejette la proposition.

L’an dernier, Mahmoud Darwish a rédigé un poème sur la guerre fratricide entre le Fatah et le Hamas, qu’il qualifiait de «tentative de suicide publique en pleine rue».


Lucas Catherine

Poèmes de Mahmoud Darwich, publiés sur ce site