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Mémoire et résistance

 

« Il sentait qu’il était temps de partir : tout était fini, il n’y avait plus rien à dire. Il eut un élan d’amour vers Khalid, et il souhaitait pouvoir voler vers lui, l’embrasser, le serrer, pleurer sur son épaule, et même échanger les rôles de père et de fils.
 
« Voilà la patrie », se dit-il en souriant, et il se tourna vers sa femme :-Tu sais ce qu’est la patrie, Safia ? La patrie, c’est que rien de tout cela ne puisse se produire.

Un peu tendue, elle demanda :
Qu’est-ce qui t’arrive,Saïd ?

-Rien, rien. Rien du tout. Je m’interrogeais, c’est tout. Je cherchais la vraie Palestine.

La Palestine qui soit davantage que la mémoire, davantage qu’une plume de paon, qu’un fils, que des gribouillis au crayon sur les murs d’un escalier. Et je me disais : Qu’est-ce que la Palestine pour Khalid ? Il ne connaît pas le vase, la photo, l’escalier, ni al Hallisa, ni Khaldoun, et pourtant, à son avis, elle mérite qu’on se batte et qu’on meure pour elle. Tandis que pour nous, toi et moi c’est simplement quelque chose qu’on cherche dans la poussière de la mémoire. Et vois ce que nous avons trouvé sous cette poussière … une autre couche de poussière ! Nous nous sommes trompés quand nous avons cru que la patrie, c’était seulement le passé ; pour Khalid, la patrie, c’est le futur, et la différence est là. C’est pour cela que Khalid a voulu se battre. Comme lui, il y en a des dizaines de milliers ; les larmes versées par les hommes qui fouillent dans leurs défaites pour retrouver des débris de boucliers et des fleurs fanées, ces larmes-là ne les arrêtent pas. Eux, ils regardent vers le futur, c’est pour cela qu’ils corrigeront nos erreurs, et les erreurs du monde entier… »


Extrait de « Retour à Haifa »