Archives de catégorie : Textes de Ghassan Kanafani

Mémoire et résistance

 

« Il sentait qu’il était temps de partir : tout était fini, il n’y avait plus rien à dire. Il eut un élan d’amour vers Khalid, et il souhaitait pouvoir voler vers lui, l’embrasser, le serrer, pleurer sur son épaule, et même échanger les rôles de père et de fils.
 
« Voilà la patrie », se dit-il en souriant, et il se tourna vers sa femme :-Tu sais ce qu’est la patrie, Safia ? La patrie, c’est que rien de tout cela ne puisse se produire.

Un peu tendue, elle demanda :
Qu’est-ce qui t’arrive,Saïd ?

-Rien, rien. Rien du tout. Je m’interrogeais, c’est tout. Je cherchais la vraie Palestine.

La Palestine qui soit davantage que la mémoire, davantage qu’une plume de paon, qu’un fils, que des gribouillis au crayon sur les murs d’un escalier. Et je me disais : Qu’est-ce que la Palestine pour Khalid ? Il ne connaît pas le vase, la photo, l’escalier, ni al Hallisa, ni Khaldoun, et pourtant, à son avis, elle mérite qu’on se batte et qu’on meure pour elle. Tandis que pour nous, toi et moi c’est simplement quelque chose qu’on cherche dans la poussière de la mémoire. Et vois ce que nous avons trouvé sous cette poussière … une autre couche de poussière ! Nous nous sommes trompés quand nous avons cru que la patrie, c’était seulement le passé ; pour Khalid, la patrie, c’est le futur, et la différence est là. C’est pour cela que Khalid a voulu se battre. Comme lui, il y en a des dizaines de milliers ; les larmes versées par les hommes qui fouillent dans leurs défaites pour retrouver des débris de boucliers et des fleurs fanées, ces larmes-là ne les arrêtent pas. Eux, ils regardent vers le futur, c’est pour cela qu’ils corrigeront nos erreurs, et les erreurs du monde entier… »


Extrait de « Retour à Haifa »

La curiosité d’un enfant ou la destinée d’un homme

Mon fils, oh, l’avenir,
Hier, dans l’autre pièce, je t’ai entendu demander à ta mère : « Suis-je palestinien, moi aussi ? » Quand elle a dit « oui », un silence pesant a envahi toute la maison. Comme si quelque chose, suspendu au-dessus de nous, était tombé en explosant à grand fracas avant que le silence ne retombe.

Après cela, je n’ai pu en croire mes oreilles, mais j’ai cru mes doigts. Je lisais quand j’ai senti le livre trembler entre mes mains. Non, tout était bien réel au point d’en être inquiétant. Je t’ai entendu pleurer.

J’étais incapable de remuer. Quelque chose de plus fort que mon entendement prenait forme dans l’autre pièce parmi tes sanglots ambivalents. C’était comme si un scalpel sacré t’ouvrait la poitrine et déposait là ce coeur qui est le tien.

Ta question flottait toujours autour du plafond et se répercutait dans le tremblement de mes doigts : « Suis-je palestinien, moi aussi ? » Puis le scalpel est tombé dans ce mouvement rapide et net, celui d’un chirurgien adroit : « Oui. » Puis le silence est tombé, comme si quelque chose s’était produit, et je t’ai entendu pleurer.

Je ne pouvais bouger pour aller voir ce qui se passait dans l’autre pièce. Je savais toutefois qu’une patrie lointaine renaissait, qu’un pays de prairies, d’oliveraies, de gens disparus, de bannières déchirées et repliées, faisait son chemin dans un futur de chair et de sang, pour naître dans le coeur d’un autre enfant.

J’étais submergé par le même sentiment ambivalent qui m’avait saisi cinq années plus tôt, lorsque tu étais né. J’étais là, attendant que tu émerges d’un inconnu pour entrer dans un autre. J’ai senti – quand je t’ai entendu venir au monde pleurant d’une voix sanglotante – que tu m’étais tombé sur les épaules et que tu m’avais enraciné plus fermement encore dans la terre.

Me voilà ici, dans l’autre pièce, je te vois naître à nouveau, je te sens tomber à nouveau sur mes épaules et m’incruster plus profondément encore dans le sol. Sur le moment, j’ai souhaité pouvoir découvrir comment ton menu visage, tout empli de la fleur de l’innocence, était initié au chagrin, comment ce « oui » se posait sur lui comme un fer rouge, emportant ta splendeur innocente par de-là toute une enfance inconsciente des lames disséminées devant elle.

Tu as été créé à ce moment-là, devant les yeux de ta mère et devant mes doigts tout tremblants comme les pages d’un livre. Quelqu’un te tendait un fusil et dirigeait ton regard sur sa détente.

Entre les deux pièces et le mur, les veines de la terre s’insinuaient comme une légende qui nous liait une fois de plus. Je ne pouvais bouger, mais je savais d’une obscure façon, difficile à discerner, pourquoi tu pleurais sans le vouloir. Je crois en cet inconnu véhiculé par les mots, mais qui ne peut être cerné par aucun.

Tu le ressentais inconsciemment, ce mot qui signifie appartenance et souffrance. Il peut signifier pour toi, plus que pour moi, l’élation de la victoire. Ces années qui m’échappent seront les tiennes et l’espoir qui, en moi, ne s’en va pas, te sera transmis à toi et ajouté à tes propres espoirs et il grandira en toi.

Sans nul doute, tu l’as ressenti ; sinon, pourquoi as-tu pleuré ?

Je me souviens – alors que j’étais assis dans l’autre pièce à t’écouter renaître au travers de tes sanglots – à quel point moi-même je renaissais aussi. Il n’était que dix heures quand les camions nous ont transportés vers la disgrâce de la fuite. Je ne savais rien, alors, je ne ressentais rien. Je glissais encore, inconscient, sur l’innocence de l’enfance. Mais, à cet instant, j’ai reçu mon baptême dans une scène que je n’oublierai jamais : les camions s’étaient arrêtés ; j’ai lancé un regard furtif vers l’endroit où les hommes se tenaient, poussé par la curiosité d’un enfant ou par la destinée d’un homme. Je les ai vus rendre leurs armes au poste de surveillance de la frontière de façon à pouvoir entrer dans le monde du refuge les mains nues.

Je suis rentré déprimé, éprouvant quelque chose que je ne pouvais mesurer; ma mère était assise avec les autres femmes. Je me suis avancé vers elle comme si elle était un refuge. Elle m’a demandé   ce qui n’allait pas. « Ils rendent leurs armes », ai-je dit. De la même manière que ta mère t’a dit « oui », ma mère m’a dit « oui » à ce moment-là. Le silence nous a envahis comme si quelque chose était tombé et, sous le regard de ses yeux intelligents, je me suis retrouvé en train de pleurer.

Je suis né à nouveau en cet instant. J’ai à nouveau regardé les hommes avec un regard auquel ils n’étaient pas habitués, et ma mère – seule – m’a adressé un regard auquel je n’étais pas habitué.

Ne croyez pas que l’homme grandit. Non. L’homme naît tout d’un coup : un mot, en un instant,  pénètre son coeur en une nouvelle pulsation. Une scène peut le projeter du plafond de l’enfance sur la route rude.

De même que ce « oui » perçant m’a recréé, un autre « oui » t’a recréé. Et j’ai entendu comment tu l’as accepté avec les gémissements d’un homme émergeant d’un inconnu pour entrer dans un autre, avec le flux rythmique du son dont il est impossible de se débarrasser.

Ta question était-elle juste comme la mienne, la curiosité d’un enfant ou la destinée d’un homme ?

Cela n’a pas d’importance.

A ce moment, la vieille terre est née à nouveau avec un homme nouveau. J’ai assisté à cette naissance alors que j’étais dans l’autre pièce et que j’ai senti que les veines de la résistance avaient pris racine dans une autre parcelle de l’étendue des corps infinis.

Quand tu es venu vers moi, on aurait dit que tu émergeais de ton espace fermé et privé et qu’une voix t’avais appris à lire. Cela t’a d’abord mis en panique mais cela t’a aussi mis devant la porte donnant sur la route qui t’attend.

Ghassan Kanafani

Beyrouth, 1976


Publié dans l’hebdomadaire « Al Ahram weekly » et repris sur le site http://palestinethinktank.com/.
Traduction : JM Flémal

La terre des oranges tristes

Lorsque nous avons dû quitter Jaffa pour Acre, il n’y a eu aucune sensation de tragédie. Cela ressemblait à un voyage annuel pour passer les fêtes dans une autre ville. Notre séjour à Acre ne semblait pas étonnant : peut-être même, étant jeune, m’en suis-je réjoui car ce déplacement me faisait rater l’école… Pourtant, la nuit de la grosse attaque sur Acre, la situation devenait plus claire. Ce fut, je pense, une nuit cruelle, passée entre le silence rigide des hommes et les invocations des femmes. Mes pareils, toi et moi, étions trop jeunes pour comprendre le sens de toute cette histoire. Cette nuit là cependant, certains filaments de cette histoire s’éclairèrent. Au matin, alors que les Juifs se retiraient en menaçant et fulminant, un gros camion stationnait devant notre porte. Des choses légères, principalement de la literie, étaient jetées dans le camion, rapidement et hystériquement.

Alors que je me tenais adossé au vieux mur de la maison, j’ai vu ta mère monter dans le camion, puis ta tante, puis les petits, et puis ton père a commencé à vous mettre, toi et tes frères et sœurs, dans la voiture et au-dessus des bagages. Puis il m’a empoigné dans le coin où je me tenais et, me soulevant au-dessus de sa tête, il m’a déposé dans la galerie métallique en forme de cage au-dessus de la cabine du pilote, où j’ai retrouvé mon frère Riad assis tranquillement. Le véhicule a démarré avant que j’aie pu trouver une position confortable. Acre disparaissait peu à peu dans les virages de la route qui grimpait vers Rass El-Naqoura [Liban].

Le temps était quelque peu couvert et une sensation de froid s’infiltrait dans mon corps. Riad, le dos appuyé contre les bagages et les jambes sur le rebord de la galerie en métal, était assis très tranquillement, regardant au loin. J’étais assis en silence, le menton entre les genoux et les bras enlacés. L’un après l’autre, les vergers d’orangers disparaissaient et le véhicule grimpait en haletant sur un terrain humide… Dans le lointain, le bruit des tirs de canon résonnait comme un adieu.

Rass El-Naqoura se dessina à l’horizon, drapé dans une brume bleutée, et le véhicule s’arrêta soudain. Les femmes émergèrent des bagages, descendirent et traversèrent vers un marchand d’oranges assis sur le bord de la route. Tandis qu’elles revenaient avec les oranges, nous parvint le bruit de leurs sanglots. Alors seulement les oranges me sont apparues clairement : chacun de ces fruits gros et sains était quelque chose qu’il fallait chérir. Ton père descendit d’à côté du chauffeur, prit une orange, la contempla en silence, puis se mit à pleurer comme un enfant sans défense.

A Rass El-Naqoura, notre véhicule se trouvait parmi beaucoup d’autres semblables. Les hommes commencèrent à remettre leurs armes aux policiers qui étaient là dans ce but. Puis ce fut notre tour, je vis des pistolets et des mitrailleuses jetés sur une grande table, je vis la longue file de gros véhicules entrant au Liban, laissant les routes tortueuses de la terre des oranges loin derrière, et alors moi aussi je pleurai amèrement. Ta mère contemplait encore silencieusement les oranges, et tous les orangers que ton père avait abandonnés aux Juifs brillaient dans ses yeux. Comme si tous ces beaux arbres qu’il avait achetés un par un se reflétaient dans son visage… Et dans ses yeux, les larmes, qu’il ne pouvait s’empêcher de cacher face à l’officier du bureau de police, brillaient.

Quand, dans l’après-midi, nous avons atteint Saïda, nous étions devenus des réfugiés.

Ghassan Kanafani


Publié sur le site de l’AURDIP le 7 juillet 2015. Traduction : J.Ch. pour l’AURDIP.