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Y a-t-il un temps pour la poésie, en une époque de sauvagerie ?

Allocution inaugurale prononcée par le poète palestinien Mahmoud Darwich le 3 avril 2003, lors de la manifestation « Rencontre avec Mahmoud Darwich », à la Cité du Livre d’Aix-en-Provence ((Publié le 14 avril 2003 par Al-Quds Al-Arabi (quotidien arabe publié à Londres. Traduit de l’arabe par Marcel Charbonnie))

Y a-t-il un temps pour la poésie, en une époque de sauvagerie ?

Cette question n’est pas nouvelle. A chaque impasse humaine, après chaque catastrophe, l’impuissance de la poésie à humaniser l’Histoire est questionnée.
Nous entendons encore le cri d’Adorno : est-il encore possible d’écrire un poème, après Auschwitz ?
Il nous est encore une fois donné de nous remémorer cette question, aujourd’hui.

La poésie reste fragile, quand bien même elle s’ingénie à emprunter aux métaphores de la force de la soie ou de la solidité du miel, car la façon qu’elle a de modifier l’âme et d’élargir le cœur de l’homme est lente et invisible. Aussi habile soit-elle à établir un lien entre les sphères personnelle et universelle, elle ne peut faire oublier l’impression générale qui veut que la poésie soit fille de la solitude et de la marge, écho d’un rêve obscur.

Il est plus séant, pour les poètes, de ne pas nier cette solitude, ni – non plus – de la magnifier, et d’alléger le poids de la perplexité devant la nature nécessaire de la poésie. Il est préférable, pour eux, de développer l’angoisse créatrice, car ils ne trouveront pas de réponse dans une théorie impeccable passée au crible de la surprise poétique.

Je dois bien reconnaître, ici, que notre présente célébration est embarrassante. Non que la poésie puisse paraître étrangère à notre époque de barbarie, puisque la poésie a toujours été fille de son temps ingrat, mais parce que la célébration est fête, et que nous sommes bien incapables de ressentir la joie de la fête… Non qu’il y ait un deuil chez notre voisin, mais bien parce que nous – nous les habitants de cette petite planète – nous tous, nous sommes en deuil!

Et parce que la Terre toute entière menace de tomber dans le gouffre, après que les prémisses du vingt et unième siècle nous aient avertis qu’il est dans le pouvoir de l’idée de  « progrès »  de dupliquer la pire arriération jamais connue dans le passé, et que l »adoration de l’avenir »  peut être l’autre face de l’  « adoration du passé » .

Aujourd’hui, l’humanité semble vivre un  « état d’urgence » général, face à l’interrogation quant à la vérité de son humanité, d’un côté, et face à l’interrogation, de l’autre, sur son rôle face au phénomène de la tyrannie planétaire incarnée par la politique américaine libérée de toute référence collective, qu’elle soit juridique, morale ou culturelle, mise à part celle de la razzia, de la culture de la violence, de la culture d’entreprise, de la mesure des valeurs humaines à l’aune de la supériorité militaire, sans que ceux qui rêvent à la fondation de l’empire le plus étendu et le plus puissant de toute l’Histoire ne prêtent la moindre attention au fait qu’ils ont remarquablement réussi à convaincre la conscience mondiale du fait que la folie américaine est l’unique danger qui menace le monde, en dépit de toutes les prétentions dudit empire d’ériger cette folie au rang d’une mission divine.

Il y a quelque Irak en chacun de nous – un Irak qu’on ne peut éradiquer, fait des plus anciennes lois humaines édictées par Hammourabi, de la recherche de l’immortalité initiée par Guilgamesh… jusqu’à la réalité de mort que connaît le peuple irakien aujourd’hui, avec ces bombes intelligentes mises au point par la civilisation idiote experte en assassinat.

En chacun de nous, il y a une Palestine, depuis le message d’amour et de paix apporté au monde par Jésus le Nazaréen… jusqu’au peuple palestinien d’aujourd’hui, crucifié sur la croix de l’occupation israélienne. La mort palestinienne quotidienne est devenue une sorte de bulletin météo, la tyrannie américaine ayant placé l’occupation israélienne au-dessus du droit international et élevé la puissance occupante au rang de la sainteté.

C’est un monde sauvage, dément, égoïste, dans lequel ne prévaut pas d’autre loi que celle de la jungle, un monde armé du surplus de la puissance nucléaire.
Est-il encore possible d’écrire un poème ?
Comment peut-on être à la fois à l’intérieur et à l’extérieur du réel, en même temps ?
Comment peut-on à la fois contempler et s’engager ?
Comment peut-on poursuivre sa tentative permanente : recréer le monde grâce à des mots à la vitalité éternelle ?
Et comment sauver ces mots de la banalité de la consommation de tous les jours ?

Sans doute avons-nous besoin aujourd’hui de la poésie, plus que jamais. Afin de recouvrer notre sensibilité et notre conscience de notre humanité menacée et de notre capacité à poursuivre l’un des plus beaux rêves de l’humanité, celui de la liberté, celui de la prise du réel à bras le corps, de l’ouverture au monde partagé et de la quête de l’essence.
Sans doute la poésie est-elle capable aujourd’hui de recouvrer son évidence, après qu’elle s’en soit éloignée dans une abstraction qui risque d’aboutir à la feuille blanche. La poésie n’explicite que son contraire. C’est le non-poétique qui nous donne à voir le poétique.

La poésie est-elle capable, aujourd’hui, de se retrouver elle-même, tant la clarté de son contraire est excessive ?
Peut-être, car la poésie, ce moyen particulier de supporter la vie et de se la concilier, est aussi une méthode qui nous permet de résister à une réalité inhumaine écrasant l’évidence de la vie.

En dépassant l’aspect extérieur des choses, en chipant la lumière tapie dans l’obscurité, en désespérant du désespoir, la poésie nous garantit contre la haine et la fureur. Sa fragilité crie, afin de nommer. Elle blesse, sans faire couler le sang. Si cette fragilité est détruite, c’est par des « mains nuptiales » , comme le dit René Char, car ces mains utilisent des instruments sensibles et imaginaires qui renvoient à l’enfance.

En effet, la poésie ne combat pas la guerre avec les armes et le langage de la guerre. La poésie n’abat pas un avion à l’aide d’un missile oratoire. La contemplation de l’éternité d’un brin d’herbe, de l’adoration du papillon à la lumière, de ce que le regard de la victime ne dit pas à son bourreau – voilà de quelle manière la poésie combat l’effet de la guerre contraire à ce qu’il y a de naturel en nous, de cohérent avec la nature.

Qui d’entre nous ne connaît les paroles qu’adressa Diogène à Alexandre le Grand venu lui rendre visite et lui demander s’il avait besoin de quelque chose ?
Diogène lui avait répondu :  « Oui. S’il te plaît : ôte-toi de mon soleil! »

Nous avons besoin de quelque chose qui dépasse l’occultation de notre soleil.
Nous avons besoin d’arrêter la barbarie et d’éveiller les consciences.
La prise de conscience par les poètes du monde entier de leur rôle moral afin de faire face à la guerre déclarée contre l’Irak, contre la conscience humaine, contre le droit des peuples à participer aux destinées de l’humanité, dépasse la question politique contemporaine posée à l’avenir de l’humanité.

Pour en revenir à la poésie, je vois dans cet éveil quelque chose qui ressemble à l’autocritique.

Pour une grande part, la poésie contemporaine s’est accoutumée à son isolement et à sa séparation d’avec le lecteur, dès lors que beaucoup de poètes ont abusé de leur déguisement en moines contemplatifs – la foi mise à part – dans des cloîtres isolés du réel et de l’histoire par un brouillard d’ésotérisme artificiel délibérément choisi, avec une virtuosité suprêmement gratuite. Ils ont prétendu à une prophétie qui n’a nul besoin de l’Homme. Ils ont dénié au cœur son droit à entrer en vibration avec le poème, ils ont dénié aux sens leur droit à prendre part à la création. Ils ont prêché une signification univoque de la poésie : la compréhension de l’absurde, sachant que le lecteur authentique de leur poésie ne peut pas encore être né : pour cela, il faut en permanence attendre demain!

Il est vrai qu’une poésie qui ne conserverait pas sa vivacité en d’autres temps serait une poésie qui se dissoudrait aussi rapidement que le présent change.
Il est vrai, aussi, que la poésie emporte avec elle son devenir et qu’elle renaîtra, demain.

Mais il n’en est pas moins vrai que le poète ne peut pas renvoyer l’ « ici » et le « maintenant » vers un ailleurs ni vers un autre temps. C’est en ce temps de tempête que la poésie a besoin que soient posées les questions qu’elle soulève, seule, d’une façon qui la rende présente et vivante.
Rendre le langage vivant, rendre le fluide de vie aux paroles, voilà qui ne peut se faire sans redonner à la vie le sens de la vie. En cela, la quête du sens est la quête de l’essence, c’est là notre questionnement humain, collectif et personnel.

C’est ce qui rend la poésie à la fois possible et nécessaire. Car la quête du sens, c’est la quête de la liberté.

Mahmoud Darwich

 

C’est en collant son portrait à Ramallah et en d’autres lieux que j’ai compris à quel point sa présence était justifiée.

Lors de la journée inaugurale de la chaire Mahmoud Darwich à Bruxelles le 25 janvier dernier, les participants pouvaient admirer le « Parcours Darwich » :  images grandeur nature du poète sur les murs de Ramallah, réalisé en 2009, par Ernest Pignon Ernest, pionnier du street art.

Voici ce qu’écrit l’artiste à ce sujet dans la revue mensuelle Europe, janvier-février 2017, également consacrée à Mahmoud Darwich.

 » C’est en collant son portrait à Ramallah et en d’autres lieux que j’ai compris à quel point sa présence était justifiée. J’ai entrepris de faire un premier collage à la nuit tombée au marché de Ramallah. Il n’y avait alentour que les personnes qui préparaient les étals de fruits et de légumes pour le lendemain. Quand ils ont vu apparaître l’image que je déroulais et collais de bas en haut, depuis les pieds jusqu’au visage, tous se sont exclamés : « Mahmoud Darwich ! Mahmoud Darwich ! » Plus tard à Naplouse, tandis que j’effectuais un collage, tout le monde s’est arrêté et lorsque le visage est apparu, la foule a applaudi. A côté du portrait, je collais aussi des extraits de poèmes de Darwich en arabe. Les gens reconnaissaient les vers que j’avais choisis et je les entendais dire la suite du poème à haute voix. Je me souviens qu’à Naplouse les habitants m’ont suivi dans la rue et sont venus m’offrir des pâtisseries. Songeant à Ramallah, où j’ai effectué des collages en différents lieux, je ne peux oublier l’image placée dans le jardin du Centre Sakakini, parce que le feuillage d’un figuieur caressait de son ombre le visage de Mahmoud Darwich. J’ai également opéré à Bethléem et au checkpoint de Kalandia par où doivent passer les Palestiniens titulaires d’un permis leur permettant de se rendre de Ramallah à Jérusalem. Non loin de Jérusalem, j’ai réalisé un collage dans un village où subsistent d’anciennes demeures représentatives de la plus belle architecture palestinienne et que les Israéliens n’ont pas détruites. Je suis allé à Birwa, le village natal de Mahmoud Darwich, dont il ne reste absolument rien. Arrivé sur place, j’ai téléphoné au frère du poète qui m’a confirmé que j’étais au bon endroit. Tout étais annihilé, il ne restait plus un seul mur, alors j’ai collé l’image à même le sol, sur les rochers… « 


Publié dans la revue Europe janvier-février 2017

Mahmoud Darwich : l’humanisme de la Poésie

Pour la première fois au monde, une chaire Mahmoud Darwich, immense poète palestinien, vient d’être inaugurée à Bruxelles. Lancée par la Fédération Wallonie-Bruxelles, elle rassemble l’ULB, l’UCL et Bozar, une alliance de la science et de la culture sous la présidence d’honneur de Leila Shahid, ancienne ambassadrice de Palestine à L’Europe.

Ministre-président de la FWB, Rudy Demotte invoqua cet humanisme poétique qui, dans un contexte de radicalisation mondialisée, d’un « vivre ensemble » remis en cause par une minorité, est une arme pacifique dans la bataille des idées.  « L’Etat islamique est aussi une idéologie qui a réussi la conquête des esprits de millions de personnes. Que peut-on lui opposer ? La reconquête des territoires mentaux sur le front de la paix ».

La Fédération Wallonie-Bruxelles a une longue tradition de coopération ave la Palestine (22 ans déjà) et l’un des points d’orgues a été, en 2008, le festival Masarat dont Mahmoud Darwich devait être le président, ce que la maladie et la mort ont empêché, en août de cette même année.

Ce fut une magnifique opération culturelle qui a rassemblé 133 artistes palestiniens et touché 50.000 Belges un peu partout en Wallonie-Bruxelles, rappelle Leila Shahid.

La chaire entend donner un écho de la culture arabe contemporaine avec un focus sur la diaspora maghrébine, précise Rudy Demotte. Outre les travaux universitaires, un événement sera organisé chaque année, que ce soit un concert, une représentation théâtrale, un colloque. Et l’on espère un label international, peut-être avec l’Unesco. Puisque, en effet, Mahmoud Darwich apporte un questionnement philosophique et esthétique de stature universelle, ajoute Leila Shahid. La chaire sera donc un outil d’actions dans les villes et surtout dans les quartiers populaires aussi bien en Belgique que dans des pays comme la Palestine, le Maroc, le Liban, la France

En guise de conclusion, ou plutôt d’ouverture vers l’univers magnifique de Mahmoud Darwich, voici ce qu’il disait :

« Mais nous souffrons d’un mal incurable qui s’appelle l’espoir. Espoir de libération et d’indépendance. Espoir d’une vie normale où nous ne serons ni héros, ni victimes. Espoir de voir nos enfants aller sans danger à l’école. Espoir pour une femme enceinte de donner naissance à un bébé vivant, dans un hôpital, et pas à un enfant mort devant un poste de contrôle militaire. Espoir que nos poètes verront la beauté de la couleur rouge dans les roses plutôt que dans le sang. Espoir que cette terre retrouvera son nom original : terre d’amour et de paix. Merci pour porter avec nous le fardeau de cet espoir. »

Gabrielle Lefèvre, 26 janvier 2016


Publié sur Chaire Mahmoud Darwich

Dans la salle des interrogatoires

– Ton nom ?
– Lequel veux-tule premier, le troisième, ou celui qui figure
sur mon nouveau passeport ?
– Ton âge ?
– Deux morts printanières
une nuit me cachant une autre
ou bien le jour
– Ta première profession ?
– Jeune chanteur, sel
tombant sur une blessure
– Ta profession actuelle ?
– Tué en colère, astrologue tué
feu épuisé du chanteur
charmant assassin
– Ton passe-temps ?
–  Mourir entre rire et larmes
– Ta dernière volonté ?
– Que vous sachiez mon nom intégral
unique et sans équivoque
peut-être aussi
que vous me rendiez ma liberté

samih
Samih al-Qassem

Source :  Je t’aime au degré de la mort – Editions de Minuit – Unesco 1988
Traduction : Abdellatif Laâbi

A propos de Samih al-Qassem

D’autres poèmes de Samih al-Qassem, publiés sur ce site

 

Et moi je marche

Le corps droit je marche, tête haute je marche
Le corps droit je marche, tête haute je marche
dans ma main un rameau d’olivier et sur mon épaule mon cercueil

Mon cœur est une lune rouge, mon cœur est un jardin
il y a des lyciums et du basilic

Mes lèvres sont un ciel qui pleut
un feu parfois et de l’amour des fois

Dans ma main un rameau d’olivier et sur mon épaule mon cercueil
et moi je marche et moi je marche et moi je marche et moi et moi et moi je marche

Le corps droit je marche, tête haute je marche
Le corps droit je marche, tête haute je marche

Dans ma main un rameau d’olivier et sur mon épaule mon cercueil
et moi je marche et moi je marche et moi je marche et moi et moi et moi je marche

Samih al-Qassim

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Le poème, chanté par Marcel Khalife


A propos de Samih al-Qassim
D’autres poèmes de Sahim al-Qassim, publiés sur ce site

Poètes d’une parole essentielle

Les Palestiniens survivants qui continuent de sortir les corps des décombres de Gaza pour les enterrer dans la dignité, en serrant les dents, suivent avec attention et émotion les nouvelles de la bataille que livre leur immense poète Samih Al-Qassim à la mort. Atteint d’un cancer du foie depuis trois ans, l’état de santé de Samih Al-Qasim s’est dégradé ces derniers jours. Et tout le monde s’est souvenu que c’est au mois d’août 2008 que son complice et «jumeau» de la poésie de résistance, Mahmoud Darwich, a tiré sa révérence.

Pourquoi les Palestiniens, qui meurent si facilement dans le silence ou dans si peu de bruit, sont-ils à ce point attachés à leurs poètes au point de ne pas se résigner à les voir partir ? Probablement parce que leur voix dit l’essentiel de leur humanité de manière si forte, si puissante et si humaine qu’elle transcende tous les clivages et dépasse tous les discours politiques. Les Palestiniens ont été bouleversés par le départ de Mahmoud Darwich, mais ils ont découvert, durant ces années d’absence, combien sa présence est forte. Ils ont pu voir combien ses mots continuaient à creuser des sillons profonds dans les consciences. Combien ils gardaient intacte la vérité d’un combat qui, comme c’est le cas de tous les mouvements de libération, connaît des hauts et des bas.

Samih Al-Qassim dont les poèmes – comme ceux de Mahmoud Darwich – ont été amplifiés avec grand art par Marcel Khalifa, est de la même stature que son «jumeau». Il ne prétend pas au statut de «porte-parole», un vilain mot que les poètes ne peuvent que réprouver ou tourner en dérision comme Samih sait si bien le faire. Lui et Mahmoud ne sont pas des porte-paroles. Ils sont cependant la parole palestinienne par excellence. Samih Al-Qassim est un résistant. Dans tous les sens du terme, un homme qui ne plie pas, qui ne cède pas, qui contrarie, qui combat. Sans être un surhomme. Juste en étant un homme, qui aime la terre, le pain, les choses de la vie… Un homme qui considère que le cancer qu’il a dans son corps est moins grave et moins sournois que le «cancer de l’occupation».

Pourquoi les Palestiniens ne se résignent pas à perdre leurs poètes ? Parce que leur voix est une thérapie contre l’oppression. Des voix qui reconstruisent continuellement, dans la colère, dans l’amour, dans l’odeur du pain et du café au matin, dans le geste pudique et tendre de la mère, un pays volé et interdit. Ils deviennent ainsi les créateurs d’une mémoire vivante, des constructeurs et des accumulateurs de sens pour un peuple mené d’un absurde à l’autre, d’une injustice à l’autre.

« Je sais que mon corps est ton lit…
Et mon âme ton drap
Je sais que tes rives se rétrécissent sur moi…
Je ne t’aime pas ô mort.
Mais je n’ai pas peur de toi »

a écrit Samih Al-Qassim dans une déclamation de défiance au mal qui le ronge. Et il n’en a pas peur vraiment. Certes, il aimerait encore un peu de temps, il a des choses à faire sur cette terre, marier un fils, terminer un livre, engager une autre œuvre. Mais si elle vient, dit-il avec son humour indestructible, «Toz, fiha». C’est qu’il est déjà vainqueur. Comme Mahmoud. Ses poèmes-chansons, appris en Palestine et au-delà, continueront à résonner dans les cœurs et à perpétuer le combat par-delà la mort.

Les Palestiniens aiment leurs poètes parce que nul ne les exprime aussi bien. Sur la page Facebook des amis du poète, les messages sont nombreux et poignants. Il est leur voix ce poète qui a dit : « Moi, sur mon dos il y a des rochers mais il n’a point plié ».

Samih al-Qassim et Mahmoud Darwich

Écrit au moment du décès de Samih al-Qassim
Publié sur Le Quotidien-Oran le 18 août 2014

Pourquoi mes livres ne sont pas publiés en Israël

Il y a plus d’un an, en juin 2014, une maison d’édition israélienne m’avait proposé un contrat pour Les matins de Jénine et Le bleu entre le ciel et la mer. En tant que ferme supportrice du boycott économique et culturel d’Israël, j’avais refusé. À l’époque, je n’avais pas rendu ma décision publique, mais j’avais prévu d’écrire finalement quelque chose là-dessus. Puis le temps avait passé, trop rapidement, comme le temps à tendance à le faire. Ainsi donc, plutôt que d’écrire un article, je me contenterai de partager ici toute la correspondance à ce sujet. La décision et les raisons de mon refus sont évidentes. J’ai décidé de supprimer les noms des personnes, parce qu’ils ne sont pas vraiment importants.

L’offre m’était venue via mon agente. Le passage suivant est la partie importante de la réponse que je lui avais adressée :

« Quant à des éditeurs israéliens, ce n’est pas une option. Quand nous, Palestiniens, serons libres de vivre dans notre propre terre natale en tant que citoyens égaux de l’État, je serai heureuse de signer un contrat pour un traduction en hébreu. Mais, tant que ce système d’apartheid ne sera pas tombé, je ne ne ferai pas de transactions commerciales avec des Israéliens. »

Mon agente doit avoir montré cette lettre à l’éditeur israélien, parce qu’ensuite, j’ai reçu le courrier suivant :

« Auriez-vous l’amabilité de bien vouloir transmettre ma lettre à Susan Abulhawa :

Les éditions [nom de la société occulté] partagent votre espoir de voir un jour disparaître le système d’apartheid. Notre plus grande joie serait de pouvoir assister à la création d’un État palestinien aux côtés de l’État d’Israël. Puisque notre profession traite de livres, notre façon de concrétiser ce rêve consiste à essayer d’élargir l’horizon de nos lecteurs. Nous sommes constamment à la recherche de voix intéressantes en provenance du monde arabe et musulman. Personnellement, j’ai lancé la publication de [titre du livre et nom de l’auteur occultés] voici quelques années et j’ai également publié l’an dernier [nom du livre occulté], de l’écrivain iranien [nom de l’auteur occulté] afin d’élargir le champ d’intérêt du public. J’ai pensé que votre voix pouvait être importante pour nos lecteurs. Le dialogue m’a toujours semblé la seule méthode.

Dans l’espoir d’un avenir de dialogue et de paix.

Avec mes meilleures pensées,

[nom occulté] »

Je lui ai répondu directement :

« Chère [nom occulté],

J’espère que vous ne verrez pas d’inconvénient à ce que je vous écrive directement. Cela me paraît plus facile ainsi.

Je respecte ce que vous essayez de faire. Si je crois qu’il conviendrait de faire des efforts afin d’intéresser le public israélien à l’existence des Palestiniens autochtones non juifs opprimés par l’État, je ne pense toutefois pas que ces efforts incombent aux Palestiniens. Je ne crois pas davantage qu’il peut y avoir un dialogue alors qu’il existe un tel déséquilibre manifeste de pouvoir. Il peut y avoir d’autres mots pour désigner un tel échange, mais le mot « dialogue » n’est pas celui qui convient.

Ce n’est pas une décision facile que de refuser de voir mon œuvre traduit en hébreu, avant tout parce que l’hébreu, comme l’arabe, est une langue propre à la Palestine et qu’elle y était parlée par les Juifs palestiniens bien avant la création d’Israël. Mais l’existence actuellement d’un État partisan de l’idéologie de la suprématie raciale, qui abolit les droits de millions d’autochtones non juifs, aussi bien en Israël qu’en exil, est la raison pour laquelle je ne puis, en toute conscience, participer à la moindre initiative (sauf lorsque je n’ai pas le choix, comme au passage d’une frontière, etc.) susceptible de normaliser l’exclusion et les privilèges ethniques et religieux.

Il se peut qu’il viendra un temps où je pourrai voir les choses différemment, peut-être à la façon de mon ami [nom de l’auteur occulté], que j’aime, respecte et admire, que nous soyons d’accord ou pas. Mais, en attendant, je me vois obligée de décliner respectueusement votre aimable proposition et j’espère que vous me comprendrez.

Avec mes sentiments chaleureux,

Susan »

Et voici sa réponse, qui fut la dernière de cet échange épistolaire :

« Chère Susan,

Merci beaucoup d’avoir écrit. Le déséquilibre du pouvoir requiert une asymétrie dans l’acte de la parole. Je sens que ma tâche consiste à écouter. « Je comprends très bien » serait un cliché. Pour être plus précise – je puis vous dire que je ne prends pas du tout mal votre refus.

Très, très bien à vous,

[nom occulté] »

Je crois que s’engager avec des institutions ou sociétés israéliennes confère de la légitimité à un État ethnocratique dont les principes fondateurs s’appuient sur la priorité de droit, les privilèges et la suprématie au nom de considérations ethniques et religieuses. Des noms célèbres, naturellement, ont plus d’impact. Mais la seule légitimité qu’Israël pourrait vraiment revendiquer doit venir de sa population autochtone. C’est la raison pour laquelle ils demandent en permanence aux Palestiniens de reconnaître leur droit à l’existence dans une nation exclusivement juive. Ce ne sera que lorsqu’il bénéficiera de la reconnaissance des héritiers légaux, historiques et culturels qui appartiennent à cette terre depuis des siècles (au moins), qu’Israël pourra revendiquer sa quête de légitimité. Leur revendication portant sur la Palestine, sur nos maisons, notre histoire et notre héritage, sur notre culture et notre nourriture, sur nos chants et contes originaux, s’est exprimée par la force des armes et par la terreur, et c’est bien là la façon d’agir de toutes les entreprises coloniales d’implantation.

Comment pourrais-je vendre les droits de mon roman à un peuple qui a détruit notre société ? À un peuple qui m’a jusqu’à interdit de visiter mon pays ? À ceux qui parlent avec tant de suffisance du droit à posséder une terre qui a été nourrie par les cadavres de nos ancêtres ?


Susan Abulhawa

Quarante ans après la destruction d’un village

Le passé sommeille à côté de moi
Comme le tintement
Près de sa grand-mère la cloche.
L’ amertume me poursuit
Comme les poussins poursuivent
Leur mère la poule.
Et l’horizon…
Cette paupière fermée
Sur le sable et le sang,
Que t’a-t-il laissé ?
Et quelle promesse t’a-t-il fait ?


Taha Muhammad Ali / Une migration sans fin, édition bilingue, poèmes traduits de l’arabe (Palestine) par Antoine Jockey, éd. Galaade, préface de Gabriel Levin, 2012 (ISBN 978-2-35176-104-5).

A propos de Taha Muhammad Ali

Poèmes de Taha Muhammad Ali publiés sur ce site

Suffouriyya

En juillet 1948, le village de Muhammad Ali,  qui avait abrité des résistants, fut bombardé par l’aviation israélienne avant d’être pillonné par l’artillerie. La plupart des villageois s’enfuirent dans les wadi et les vergers des environs, dans l’espoir que l’armée de libération arabe viendrait à leur secours. . Mais l’ALA n’arriva jamais et les habitants de Saffouriyya s’égayèrent. Certains se dirigèrent vers le nord, vers le Liban, tandis que d’autres trouvaient un premier refuge, temporaire, dans les villages avoisinants de Kafr Cana et Reine. Le poète et sa famille choisirent la route du nord vers le Liban, où ils passèrent un an avant de réussir à rentrer dans ce qui était devenu Israël. Ce fut pour découvrir que l’armée ennemie avait totalement rasé leur village et que les nouvelles autorités avaient alloué aux colonies juives collectivistes (moshavim et kibboutzim) des milliers d’hectares de terres fertiles. Comme bien d’autres ex-habitants de Saffouriyya, Muhammad Ali et les siens s’installèrent à Nazareth : il ne l’a pas quittée depuis un demi-siècle.

Au cours d’une de mes visites, le poète me conduisit en voiture à ce qu’il restait de Saffouriyya, devenue Tzippori (dérivé du mot hébreu et de l’arabe dialectal, signifiant « oiseau »). A cinq kilomètres à peine au nord-ouest de Nazareth, sur une éminence boisée, entourés de vastes étendues de champs cultivés, les vestiges du village, qui s’était jadis enorgueilli de quatre mille habitants musulmans, étaient à peine visibles sous des haies de cactus et des terrasses de pierre évantrées. Tzippori est aujourd’hui un moshav – une communauté agricole juive – propère. Par la fenêtre de la voiture, Muhammad Ali indiqua en passant deux grosses pierres brisées, non loin de buissons de ronces, à l’orée du chemin d’accès d’un ranch banlieusard blanchi à la chaux : « Nous habitions ici », dit-il avant de continuer.


Taha Muhammad Ali / Une migration sans fin, édition bilingue, poèmes traduits de l’arabe (Palestine) par Antoine Jockey, éd. Galaade, préface de Gabriel Levin, 2012 (ISBN 978-2-35176-104-5), 4e de couverture du livre.

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