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Ciel bas

C’est un amour sur ses pieds de soie,
Heureux de son exil dans les rues
Un amour petit et pauvre qui mouille une pluie de passage.
Et il déborde sur les passants.

C’est un amour pauvre et non partagé
Calme, calme qui ne brise pas
Le verre de tes jours dévolus.
Ni n’attise le feu d’une lune froide
Dans ton lit.

C’est un amour qui passe par nous sans que nous y prenions garde
Et il ne sait, et nous ne savons pas
Pourquoi une rose dans un vieux mur nous disperse

Soldat rêvant de lis blancs

il rêve de lis blancs
d’un rameau d’olivier
de la floraison de ses seins au soir
il rêve – m’a-t-il dit –
de fleurs d’orangers
il ne cherche pas à philosopher autour de son rêve
il comprend les choses
uniquement comme il les sent, hume
il comprend – m’a-t-il dit – que la patrie
c’est de boire le café de sa mère
et de rentrer au soir

je lui ai demandé : Et la terre ?
il a dit : Je ne la connais pas
et je ne sens pas qu’elle soit ma peau ou mon pouls
comme il en va dans les poèmes
Soudainement, je l’ai vue
comme je vois cette boutique, cette rue ou ces journaux
je lui ai demandé : L’aimes-tu ?
il répondit : Mon amour est une courte promenade
un verre de vin ou une aventure
— Mourrais-tu pour elle ?
— Que non !
tout ce qui me rattache à la terre
se limite à un article incendiaire, une conférence
On m’a appris à aimer son amour
mais je n’ai pas senti que son cœur s’identifiait au mien
je n’en ai pas respiré l’herbe, les racines, les branches
— Et son amour
était-il brûlant comme le soleil, la nostalgie ?
il me répondit avec nervosité :
— Ma voie d’accès à l’amour est un fusil
l’avènement de fêtes revenues de vieilles ruines
le silence d’une statue antique
dont l’époque et le nom ont été perdus

il m’a raconté l’instant des adieux
comment sa mère pleurait en silence
lorsqu’il fut conduit quelque part sur le front
et la voix affligée de sa mère
gravant sous sa peau une nouvelle espérance :
Ah si les colombes pouvaient grandir au ministère de la Défense
si les colombes pouvaient grandir !

il tira sur sa cigarette, puis ajouta
comme s’il fuyait une mare de sang :
J’ai rêvé de lis blancs
d’un rameau d’olivier
d’un oiseau embrassant le matin
sur une branche d’oranger
— Et qu’as-tu vu ?
— J’ai vu l’œuvre de mes mains

un cactus rouge
que j’ai fait exploser dans le sable, les poitrines, les ventres
— Combien en as-tu tué ?
— Il m’est difficile de les compter
mais j’ai gagné une seule médaille
Je lui ai demandé, me faisant violence à moi-même :
Décris-moi donc un seul tué
il se redressa sur son siège
caressa le journal plié
et me dit comme s’il me faisait entendre une chanson :
Telle une tente, il s’écroula sur les gravats
il étreignit les astres fracassés
sur son large front, resplendissait une diadème de sang
il n’y avait pas de décoration sur sa poitrine
il était, paraît-il, cultivateur ou ouvrier
ou alors marchand ambulant
telle une tente, il s’écroula sur les gravats
ses bras
étaient tendus comme deux ruisseaux à sec
et lorsque j’ai fouillé ses poches
pour chercher son nom
j’ai trouvé deux photos
l’une… de sa femme
l’autre de sa fille

je lui ai demandé : T’es-tu attristé ?
il m’interrompit pour dire : Ami Mahmoud, écoute
la tristesse est un oiseau blanc
qui ne hante guère les champs de bataille, et les soldats
commettent un péché lorsqu’ils s’attristent
Là-bas, j’étais une machine crachant le feu et la mort
transformant l’espace en un oiseau d’acier

il m’a parlé de son premier amour
et après cela
de rues lointaines
des réactions d’après guerre
de l’héroïsme de la radio et du journal
et lorsqu’il cacha un crachat dans son mouchoir
je lui ai demandé : Nous reverrons-nous ?
il répondit : Dans une ville lointaine

lorsque j’ai rempli son quatrième verre
j’ai dit en plaisantant : Tu veux émigrer ? Et la patrie ?
il me répondit : Laisse-moi
je rêve de lis blancs
d’une rue pleine de chansons et d’une maison illuminée
je veux un cœur tendre, non charger un fusil
je veux un jour ensoleillé
non un moment fou de victoire intolérante
je veux un enfant adressant son sourire à lumière du jour
non un engin dans la machinerie de guerre
je suis venu pour vivre le lever du soleil
non son déclin

il m’a quitté, car il cherche des lis blancs
un oiseau accueillant le matin
sur un rameau d’olivier
car il ne comprend les choses
que comme il les sent, hume
il comprend – m’a-t-il dit – que la patrie
c’est de boire le café de sa mère
et rentrer, en paix, avec le soir

Poème écrit par Mahmoud Darwich après sa rencontre avec Schlomo Sand en 1968

Murale

Cette mer m’appartient,
Cet air humide m’appartient,
Ce quai et ce qu’il porte
De mes pas et de mon sperme… m’appartiennent
Et le vieil arrêt du bus m’appartient et m’appartiennent
Mon fantôme et son maître, les ustensiles de cuivre,
Le verset du Trône, la clé,
La porte et les gardes et les cloches.
Et le fer de la jument
Envolée des remparts m’appartient
Et m’appartient ce qui était mien,
La citation de l’Evangile
Et le sel laissé par les larmes
Sur le mur de la maison…
Et mon nom, quand bien même je prononcerais mal mon nom
Fait de cinq lettres horizontales, m’appartient :
Le mîm du fou d’amour, de l’orphelin, de qui accomplit le passé,
Le hâ’ du jardin, de l’aimée, des deux perplexités et des deux peines,
Le mîm de l’aventurier, du malade de désir, de l’exilé apprêté et préparé à sa mort annoncée,
Le waw de l’adieu, de la rose médiane,
de l’allégeance à la naissance où qu’elle advienne,
de la promesse des père et mère,
Le dâl du guide, du chemin, de la larme d’une demeure
effondrée et d’un moineau qui me cajole et m’ensanglante.

Ce nom m’appartient…
Et il appartient à mes amis où qu’ils se trouvent.
Et mon corps passager, présent ou absent m’appartient…
Deux mètres de cette tourbe suffiront désormais…
Un mètre et soixante-quinze centimètres pour moi…
Et le reste pour des fleurs aux couleurs désordonnées
Qui me boiront lentement. Et m’appartenait
Ce qui m’appartenait, mon passé, et ce qui m’appartiendra,
Mon lendemain lointain et le retour de l’âme prodigue.
Comme si rien n’avait été.
Rien qu’une blessure légère au bras du présent absurde…
Et l’Histoire se rit de ses victimes
Et de ses héros…
Elle leur jette un regard et passe…
Cette mer m’appartient.
Cet air humide m’appartient.
Et mon nom,
Quand bien même je prononcerais mal mon nom
gravé sur le cercueil,
Mon nom m’appartient.
Mais moi, désormais plein
De toutes les raisons du départ, moi,
Je ne m’appartiens pas,
Je ne m’appartiens pas,
Je ne m’appartiens pas…

 

La Palestine comme métaphore

Les étoiles n’avaient qu’un rôle :
M’apprendre à lire
J’ai une langue dans le ciel
Et sur terre, j’ai une langue
Qui suis-je ? Qui suis-je ?

Je ne veux pas répondre ici
Une étoile pourrait tomber sur son image
La forêt des châtaigniers, me porter de nuit
Vers la voie lactée, et dire
Tu vas demeurer là

Le poème est en haut, et il peut
M’enseigner ce qu’il désire
Ouvrir la fenêtre par exemple
Gérer ma maison entre les légendes
Et il peut m’épouser. Un temps

Et mon père est en bas
Il porte un olivier vieux de mille ans
Qui n’est ni d’Orient, ni d’Occident
Il se reposer peut-être des conquérants
Se penche légèrement sur moi
Et me cueille des iris

Le poème s’éloigne
Il pénètre un port de marins qui aiment le vin
Ils ne reviennent jamais à une femme
Et ne gardent regrets, ni nostalgie
Pour quoi que ce soit

Je ne suis pas encore mort d’amour
Mais une mère qui voit le regard de son fils
Dans les œillets, craint qu’il ne blessent le vase
Puis elle pleure pour conjurer l’accident
Et me soustraire aux périls
Que je vive, ici là

Le poème est dans l’entre-deux
Et il peut, des seins d’une jeune fille, éclairer les nuits
D’une pomme, éclairer deux corps
Et par le cri d’un gardénia
Restituer une patrie

Le poème est entre mes mains, et il peut
Gérer les légendes par le travail manuel
Mais j’ai égaré mon âme
Lorsque j’ai trouvé le poème
Et je lui ai demandé
Qui suis-je ?
Qui suis-je ?

Mahmoud Darwich

Le double exil de Mahmoud Darwich et ses débuts en poésie

Deuxième enfant d’une famille qui en compte huit, Mahmoud Darwich est né le 13 mars 1941 à Birwa, un village de Galilée à 9 kilomètres de Saint-Jean-d’Acre. Il y passe son enfance jusqu’en 1948, date à laquelle les forces sionistes le jettent avec les siens sur les routes de l’exil.

  Je m’en souviens encore… Je m’en souviens parfaitement. Une nuit d’été, alors que nous dormions, selon le coutumes villageoises, sur les terrasses de nos maison, ma mère me réveilla en panique et je me suis retrouvé courant dans la forêt, en compagnie de centaines d’habitants du village. Les balles sifflaient au-dessus de nos têtes et je ne comprenais pas ce qui se passait. Après une nuit de marche et de fuite nous sommes arrivés, ainsi que l’ensemble de ma famille, dans un village étranger aux enfants inconnus. J’ai alors innocemment demandé :  Où suis-je ? Et j’ai entendu pour la première fois le mot Liban.
Je sais aujourd’hui que cette nuit mit un terme violent à mon enfance. Les années d’insouciance étaient terminées et j’ai senti soudain que je faisais partie des « grands ». Depuis ces jours au Liban, je n’ai pas oublié, et je n’oublierai jamais, les circonstances dans lesquelles j’ai fait connaissance avec le mot
patrie. Pour la première fois, et sans y avoir été préparé, je me suis retrouvée dans une longue file, attendant la distribution des rations alimentaires par une organisation de secours aux réfugiés. Je me souviens que le plat principal était constitué de fromage jaune. C’est là que j’ai entendu les mots qui allaient ouvrir devant moi des fenêtres sur un univers nouveau : patrie, guerre, les nouvelles, les réfugiés, l’armée, les frontières… Avec ces mots, je découvrais une réalité nouvelle, celle qui me priverait à jamais de mon enfance.

Un an plus tard, les parents de Darwich décident de mettre un terme à leur exil et de rentrer coûte que coûte chez eux. L’infiltration se fit par petits groupes et l’enfant passe clandestinement la frontière en compagnie de son oncle et d’un guide. Mais lorsque Darwich et sa famille arrivent à leur village, c’est pour constater qu’il a été rasé par les nouveaux maîtres du lieu et qu’une colonie a été édifiée à sa place. Ils se remettent en route et gagnent le village de Dayr al-Assad.

Les choses étaient finalement simples. Le réfugié que j’étais avait seulement changé d’adresse. J’étais un réfugié au Liban et je me retrouvais un réfugié dans ma propre patrie…Moi qui ai vécu ces deux modes d’exil, je témoigne que l’exil dans sa propre partie est le plus étranger des deux. La souffrance dans un autre pays, le manque et l’attente du jour du retour sont en quelque sorte justifiés, comme s’ils étaient naturels. Mais être un réfugié dans son propre pays est injustifiable et absurde.

A Dayr al-Asad où la famille, protégée par la population, vit en semi-clandestinité, Mahmoud Darwich fréquente l’école du village. Particulièrement doué, l’enfant, qui s’essaie très jeune à la composition de poèmes en rimes se fait rapidement remarquer et aimer par ses instructeurs. Ces derniers le cachent à chaque descente de la police israélienne non sans lui avoir appris, pour le cas où il serait pris, de ne jamais dire qu’il a été au Liban mais qu’il appartient à l’une des tribus bédouines du Nord palestinien.
Le refuge dans la poésie est, très tôt, la voie de Mahmoud Darwich en quête « d’une patrie dans la langue » pour alléger la dureté de l’exil dans cette patrie tout à la fois présente et absente.
Mes premiers contacts avec la poésie se firent à travers des chanteurs paysans infiltrés et pourchassés par la police israélienne. Ils venaient la nuit au village, participaient aux veillées et disparaissaient à l’aube dans les montagnes. Ils chantaient des choses étranges que je ne comprenais pas, mais que je trouvais très belles et qui me touchaient…J’ai commencé par m’identifier à ces poètes itinérants. Bientôt je découvris les grandes épopées classiques arabes et je me mis à imiter ces œuvres, à m’inventer des pur-sang et de belles héroïnes et à rêver de devenir poète…Une épisode précoce m’apprit que mes jeux étaient bien plus dangereux que je ne le croyais. J’avais douze ans lorsqu’on me demanda de lire un poème à l’école pour célébrer l’anniversaire de la création de l’Etat d’Israël !… J’écrivis un poème dans lequel je parlais de la souffrance de l’enfant en moi qui fut expulsé et qui, lorsqu’il revint, trouva quelqu’un d’autre habitant sa maison et labourant le champ de son père. Je le fis en toute innocence. Le lendemain, le gouverneur militaire me convoqué et me menaça, non de m’emprisonner mais d’interdire à mon père de travailler, si je récidivais. Je trouvai la menace terrifiante. Si mon père était interdit de travailler, qui m’achèterait les crayons et le papier ? J’ai compris ce jour-là que la poésie est une affaire plus sérieuse que je ne croyais et qu’il me fallait décider de poursuivre ou d’interrompre ce jeu dangereux.
Darwich persistera, ce qui lui vaudra d’être emprisonné à cinq reprises entre 1961 et 1967. Entre-temps la famille a quitté le village de Dayr al-Asad pour celui de Jdeydé, et Darwich s’est installé à Haïfa où, ayant rejoint les rangs du parti communiste, il collabore à ses deux publications al-Ittihâd et al-Jadîd. Ces deux publications sont alors les seuls organes d’expression des Palestiniens en Israël. Puis, en 1971, alors qu’il est inscrit à l’université de Moscou, Mahmoud Darwich disparaît soudain pour réapparaître quelques jours plus tard au Caire. L’affaire fait alors grand bruit et le poète est accueilli en liesse par un monde arabe déjà admiratif de sa poésie.

Source : Mahmoud Darwich. La terre nous est étroite et autres poèmes. Gallimard, 2000.

Les oiseaux dans le ciel de Gaza

Il n’y a pas d’oiseaux dans le ciel de Gaza, aucun vent ne porte les plumes de leurs ailes, aucune brise n’apporte la senteur des saisons. Les saisons : portes de sang à l’infini. A Gaza, l’air est lourd / triste / pollué / occupé. Les gens ne considèrent plus les corbeaux et les hiboux comme les oiseaux de malheur, les corbeaux noirs ont abandonné les cimes des cyprès et ont cessé de croasser, les hiboux ne trouvent plus dans les arbres assez d’obscurité pour s’y réfugier pendant le jour, les ailes des chauves-souris se sont déchirées à cause des débris d’explosions. A toute heure, les avions bourdonnent dan l’espace, filment ce qui se passe sur le sol, enregistrent les mouvements des gens, même dans leurs chambres à coucher, sur les pauvres tables des déjeuners. A Gaza, la situation annonce une nudité forcée, sans honte ni scandale, sinon celle des Israéliens, à chaque instant, tous les jours, il n’y a de présence que pour les hurlements des Apache, des F16 et des Cobra, s’il y a lieu.

Dans les airs, la mort guette les gens, les bêtes, les oiseaux, les maisons, l’asphalte des rues qui ne sont plus goudronnées. Le gibier c’est un enfant / un homme / une femme / une ruelle qui dort sur sa faim, ses blessures et ses morts. L’assassinat à Gaza est devenu un rite quotidiennement renouvelé qui dispensons son éclat, l’assassiné / le martyr ferme ses paupières dans un repos éternel sans se demander si ses membres se sont dispersés ou ont éclaté.

La situation à Gaza c’est le siège.

La situation c’est la mort et les questions à propos d’une patrie.

La situation à Gaza c’est la recherche d’une fleur dans les méandres des cauchemars, un archet et un rebab (*) qui laissent fuser un air fissuré sur une corde cassée / fixée.

Gharib Asqalani


Texte traduit de l’arabe par Rania Samara.

Source : « Palestine. Rien ne nous manque ici. »
Revue ah ! éditions cercle d’art. Octobre 2008

Gharib Asqalani est le pseudonyme d’Ibrahim al-Zant, rappelle le village de Majdal Asqalan, où est né l’écrivain en 1947. Sa famille a dû immigrer à Gaza en 1948. Il a achevé ses études d’agronomie à l’université d’Alexandrie en 1969. Par la suite, les autorités israéliennes lui ayant interdit de travailler comme ingénieur agronome à Gaza, il est devenu instituteur des écoles secondaires pendant 20 ans. Aujourd’hui (texte rédigé en octobre 2008), il travaille au ministère de la Culture dans la ville de Gaza. En 1977, il a reçu le prix de la Nouvelle de l’université de Bethléem, et en 1990 celui de l’Union des écrivains palestiniens. En 1997, il a fait partie de la sélection des Belles Etrangères – Palestine en France

(*) le rebab est un instrument de musique à cordes frottées

La poésie palestinienne entre la blessure et le rêve de la terre

Tahar Ben Jelloun

« Je suis venu d’une famille d’argile et du verset « Amen » sur les épaules du passé j’avais un rêve, une mère j’avais un sac d’étoiles je suis venu de n’importe où des promesses d’une femme blessée je suis sorti de la déchirure d’un tissu »(…) (1) .

Celui qui parle est un soldat, un combattant des sables, né sous la tente, dans un camp de réfugiés, avec une identité vacillante, une identité à reconquérir, un nom à porter et à défendre. C’est un enfant de la blessure et du rêve. Un rêve fou : une patrie, une terre et l’olivier. Le soldat est aussi un poète. C’est la voix de Mahmoud Darwich, poète de la résistance palestinienne.

La poésie palestinienne est contemporaine du temps brutal et de l’histoire falsifiée. Le peuple palestinien, expulsé de sa terre, disséminé entre les tentes noires et le désespoir, a tôt élevé la voix. Pas uniquement pour clamer des discours, mais aussi pour dire le quotidien de la mémoire entassée dans les camps, dire le rêve urgent, celui d’exister.

Aucun peuple n’a vécu sans poésie. Le peuple palestinien, peut-être plus que tout autre peuple, a mêlé la poésie à la lutte pour la survie, au combat militaire, à la résistance. C’est ce qui explique que la poésie palestinienne est d’abord un outil de combat qui se soucie peu des modes littéraires. Cela n’enlève rien à sa qualité et à sa force. Elle a suivi de prés l’évolution politique.

Ainsi, des poèmes des années 60 où le Palestinien cherche à faire entendre sa voix, on est arrivé aujourd’hui à des poèmes qui témoignent de la déter­mina­tion d’un peuple à recouvrer sa terre et son identité. Poésie pour l’existence, essentielle dans la mémoire du peuple, exigeante, elle dérange. Sa portée est réelle, d’où la subversion redoutée, notamment par les autorités d’occupation.

Rares les institutions politiques et militaires qui n’ont pas essayé d’étouffer la voix du poète. Un grand poète palestinien, très populaire, Hummayad, fut assassiné en 1950 par l’occupant en Galilée. Il était aimé parce qu’il parlait pour ceux qui n’avaient pas droit à la parole. Sa poésie était contagieuse. Les chants de Hummayad continuèrent de circuler dans les camps, sous les tentes.

Ce n’était pas la première fois qu’une voix était étouffée. Le poète marocain Abdellatif Laâbi rappelle dans son anthologie (2) le texte d’un jeune Palestinien anonyme qui fut pendu un matin de 1936 :

« O nuit Laisse le prisonnier terminer ses lamentations Ne crois pas que c’est la peur qui me fait venir les larmes je pleure sur ma patrie et sur les enfants que j’ai laissés à la maison Qui les nourrira après moi alors que mes deux frères avant moi ont été pendus… »

Dans Chronique de la douleur palestinienne, Mahmoud Darwich, répondant à la poétesse Fadwa Touqan, auteur de Je ne pleurerai pas, lui dit :

« Nous n’étions pas, avant juin, des nouveau-nés c’est pourquoi notre passion ne s’est pas émiettée entre les chaînes voici vingt ans, ô ma sœur que nous n’écrivons pas des poèmes mais que nous combattons. »

Pour Samih Al Qassim, poète des territoires occupés, la poésie n’est pas seulement un combat, c’est aussi le souffle de la vie : «  La poésie pour moi veut dire : je suis vivant, j’existe. »

Exister. Exister en dehors des légendes lassantes semées par les ancêtres, être de la terre, être la terre même, c’est cela la quête de l’identité. Samih Al Qassim, né en 1939 à Zarqah, rive orientale du Jourdain, n’a pas quitté la terre de ses ancêtres. Il a refusé l’exil, et il a fait de ce refus une résistance et un symbole. Il dit : «  La mère symbolise les Arabes qui sont restés à l’intérieur du pays. »

Son premier recueil — en vers rimés — a paru en 1958. Son titre : Cortège du soleil Mais c’est avec la défaite de juin 1967 que la poésie palestinienne a jailli comme l’urgence d’une nouvelle naissance. « Le 5 juin 67, je suis né de nouveau », dit Samih Al Qassim.

Il écrit : « Le cinq du mois, de juin dernier nous avons retourné à la mort ses valises diplomatiques le cinq du mois de juin dernier nous avons démuni le vent occidental de toutes les décorations entachées du sang des enfants et de la honte des décombres (…) mais pour que tout le monde , comprenne ce que j’ai dit je le répète le 5 juin dernier nous sommes revenus au monde. »

Avec cette génération de poètes palestiniens, nous sommes loin du courant pessimiste et lyrique de la poésie arabe en général. Il y a là plus qu’un appel à la résistance ; il y a la naissance d’un homme arabe nouveau, l’homme du refus qui martèle les mots dans la violence de l’histoire, l’histoire d’une révolution. La réalité des camps et de l’exclusion, le vécu de la blessure et de la brutalité, imposent au poète palestinien la rupture avec la rhétorique classique et le refus de la lamentation. C’est une poésie qui se démarque d’un passé récent ou lointain, empreint de nostalgie ; elle ne fait pas de concessions ; elle dit la chute des masques et « la trahison des frères » .

La rupture ne signifie pas l’abandon du patrimoine populaire. Au contraire, un poète comme Al Qassim a su revaloriser et intégrer ce patrimoine menacé de disparition dans cette nouvelle vision. C’est ce que fit avec la même exigence, Tawfiq Az Zayad, qui fut aussi est resté en Galilée. Il n’a pas quitté sa terre. Il a voulu être, avec son peuple, « gardiens de l’ombre des orangers et des oliviers » Il dit, dans J’étreins vos mains, s’adressant à ceux qui tentent de le déloger :

« Nous semons les idées comme la levure dans la pâte nos nerfs sont de glace mais nos cœurs expulsent le feu si nous avons soif nous presserons les pierres nous mangerons de la terre si nous avons faim mais nous ne partirons pas et nous ne serons pas avares de notre sang Ici nous avons un passé un présent Ici est notre avenir…  »

Fadwa Touqan est née à Naplouse où elle resta après l’occupation de 1967. Témoin de la défaite et objet de l’humiliation quotidienne, elle dit la blessure évidente et insiste sur la haine qu’on a déposée dans son corps :

«  O ma haine terrifiante ils ont tué l’amour en moi ils ont transformé le sang de mes veines en glycérine et goudron.  »

On reprocha à un certain moment à Mahmoud Darwich d’avoir quitté les territoires occupés. (Il partit pour un an à Moscou puis revint s’installer à Beyrouth, où il dirige aujourd’hui la revue Chou’une Falastenia, qu’édite le centre de recherches de l’O.L.P.)

Tout à fait à ses débuts, Darwich avait écrit un poème Carte d’identité, devenu l’un des poèmes les plus célèbres de la poésie palestinienne :

«  Inscris je suis arabe le numéro de ma carte est cinquante mille j’ai huit enfants et le neuvième… viendra après l’été te mettras-tu en colère ? Inscris je suis arabe je travaille avec mes camarades de peine dans une carrière j’ai huit enfants je leur arrache du roc le pain les habits et les cahiers et je ne viens pas mendier à ta porte et je ne me plie pas devant les dalles de ton seuil te mettras-tu en colère ? (…) et j’aime par-dessus tout l’huile d’olive et le thym mon adresse : je suis d’un village perdu… oublié aux rues sans nom, et tous ses hommes… au champ comme à la carrière aiment le communisme te mettras-tu en colère ?  » (…)

Dans ce poème, clair et direct, se reconnaîtrait tout homme à l’identité confisquée, humilié par une autorité occupante. Poème-tract, militant, il fut nécessaire au moment où l’entité palestinienne ne s’était pas encore imposée au monde. Mahmoud Darwich considère que ce poème est aujourd’hui dépassé, dans sa forme comme dans son contenu. Quand le public le lui réclame lors d’un récital, il refuse de le dire et se met en colère, car c’est politiquement que ce cri est dépassé. Continuer à le clamer serait ne pas tenir compte de l’évolution de la résistance et de ses acquis. Les derniers textes de Mahmoud Darwich déconcertent ceux qui s’attendent à trouver une poésie de résistance classique, avec des slogans et des morceaux de bravoure. Mahmoud Darwich, devenu en quelque sorte l’« ambassadeur du rêve palestinien » , a su éviter le piège de l’événementiel et du circonstanciel.

Non seulement il a contribué à donner à la poésie palestinienne de nouvelles dimensions, mais il a participé, au même titre que le poète syrien Adonis, à la révolution de la poésie arabe d’aujourd’hui. Riche et difficile, complexe et très élaborée, la poésie de Darwich dépasse de loin le cadre d’une poésie de résistance et s’impose à l’avant-garde de l’écriture arabe. On ne peut pas en dire autant de la poésie de Moine Bessissou, connu pour son art du récital. Il sait parler aux foules. Il a vécu la guerre civile du Liban et a été témoin de la chute de Tell-El-Zaatar. Cette présence sur les lieux de la tragédie l’a incité à écrire quotidiennement des poèmes dans le courant du réalisme symbolique.

Les camps et les massacres

La jeune génération, celle qui s’affirme en ce moment, ne tranche pas beaucoup sur le groupe Qassim-Touqan-Darwich. Elle, n’a pas plus d’audace dans le processus de refus et de rupture avec la poésie arabe classique. Disons que ces voix nouvelles ont tendance à politiser encore plus leurs écrits. Khaled Abou Khaled, né en 1944 en Cisjordanie, travaille avec minutie la structure du poème.

Sa démarche voudrait répondre à ses convictions marxistes. Ayant vécu et étudié au Caire, on sent encore dans sa poésie l’héritage des deux poètes égyptiens qui ont marqué la génération des années 60, Abd Assabour et Ahmed Higazy. Voix paysanne, Khaled Abou Khaled ne s’écarte pas des thèmes constants de la poésie palestinienne : la terre, le retour. La terre chantée avec lyrisme. Un chant a plusieurs voix. Une façon de dire la comple­xité d’un vécu en suspens. Cette parole est aussi celle de la simplicité et de la sérénité, celle de la lucidité qui nomme les choses, comme dans cet extrait d’Un voyageur :

«  Vers toi, je suis emporté par l’oiseau de la nostalgie qui s’empare d’un petit ruisseau et d’une branche d’olivier où reposer ses ailes là derrière une saison de verdure… (…) Ces temps cruels, entendront-ils un jour la voix d’un sage annonçant l’approche de notre Jérusalem ?  »

Auteur de cinq recueils, Khaled Abou Khaled vient de publier Ne me connaît que l’olivier, poème sur la guerre civile du Liban, où il était parmi les combat­tants. Ahmed Dhahbour est, sans conteste, la révélation de ces dernières années. Certains le considèrent comme le nouveau Darwich. Après le massacre de 1970 à Amman, il publia Karbala, un des plus beaux textes de cette nouvelle génération des camps et des massacres (Jordanie, Liban).

D’origine très pauvre, ce garçon nu et pur a introduit dans la poésie pales­tinien­ne la réalité du camp. Sobre et d’une lucidité amère, Dhahbour s’efface derrière ce qu’il écrit. Il ne veut pas bouleverser l’écriture, mais dire, dans le langage des reclus sous les tentes, ce que l’époque fait subir à sa famille, à son peuple. Dans ce qu’il dit, il y a pudeur et vérité. Il désigne avec l’exigence de l’enfant ce qu’il ne peut supporter.

Sans démagogie… Sans rhétorique. Il est là où il pense qu’il doit être : parmi les plus déshérités, parmi ceux qui luttent. Tout en étant très proche de Darwich, il se réclame plutôt des grands poètes classiques comme Al Mutannabi et Al Maâri. Le Palmier d’Amman est un de ses poèmes sur le massacre de 1970 :

« Ils sont partis… ils m’ont laissé sur le tronc du palmier j’ai alors grandi à travers ses branches j’ai grandi avec elles et, à témoin, je prenais le vent qui caressait mes blessures : des casques des soldats, une patrie tombait en loques des fenêtres du palais me parviennent les aboiements un toit tombe sur la tête d’un enfant le cri d’une mère affligée elle célèbre l’entrée des Rois au village tranquille (…) Abandonné à mes rêves brisés, je poussais dans la sève du palmier je suis devenu son parfum et son fruit… Et si un jour ils veulent me brûler, feu je deviendrai et je prends le vent à témoin… »

D’autres poètes méritent d’être connus, notamment May Sâegh, qui n’a certes pas la force de Fadwa Touqan, mais qui est une des voix les plus pertinentes. Il faut aussi citer Mourid Al Barghothi, Sakhr, Yahia Al Badaoui, etc. (3) Abou Assadaq — la cinquantaine — tient une place à part. C’est un conteur. Un homme du peuple qui préfère raconter et parler plutôt qu’écrire. Il s’empare de l’événement et le raconte avec sensibilité et humour. Pour lui, un poème est une rencontre, rencontre avec la réalité qui se soulève dans le feu, dans le chant, dans la danse.

Il célèbre le poème de la terre fêlée face à la foule qui ne se laisse plus bercer par le nostalgique de Oum Kaisoum ou alors la démagogie et l’opportunisme d’un poète comme le Libanais Nizar Qabani, connu pour chanter le corps de la femme, mais qui a remplacé dans ses textes la femme par la Palestine. Le public du monde arabe reste très attentif à la poésie palestinienne.

Lors du dernier passage de Mahmoud Darwich (4) au Festival de Carthage (avec Adonis et Qabani), le théâtre de plein air était archi-comble : plus de cinq mille auditeurs. Concluant son anthologie, A. Laâbi écrivait en 1970 :

« Ainsi, faisant fi des frontières créées par l’occupant, par-dessus les rives et les rampes, les rafales des combattants en même temps que les poèmes de Darwich, Al Qassim, As Zayad et de tous les poètes palestiniens se répondent nuit et jour en un dialogue hautement poétique et révolutionnaire. »

Parlant des enfants de 1948, Al Qassim dit :

« O mes frères bruns et nus rêvant d’un drapeau O mes frères éparpillés et ô mon poème malheureux nous avons encore à poursuivre l’oraison des justes il reste encore une ligne avant de boucler l’histoire.  »

Tahar Ben Jelloun Écrivain,
Prix Goncourt 1987
(Le Monde Diplomatique  janvier 1978)


(1) La plainte du soldat éloquent, poème paru dans Afrique-Asie, n° 99, traduit de l’arabe par par T.J.B.
(2) Abdellatif Laâbi, la Poésie palestinienne de combat, éd. P.J. Oswald, Paris/ Atlantes, Casablanca, 1970.
(3) Rached Hessine, mort accidentellement l’hiver dernier à New-York, est un poète qui a appartenu à plusieurs courants de la poésie palestinienne. Il était très lu et très aimé. Après sa mort, Mahmoud Darwich écrivit un long poème à sa mémoire. Il dit de lui : « Depuis vingt ans il jette sa chair à l’oiseau, aux poissons iI la jette dans toutes les directions (…) il était un champ de maïs et de pommes de terre il n’aimait pas l’école il aimait la prose et la poésie (…) il était facile comme l’eau simple comme le dîner du pauvre…  »
(4) Le tirage des recueils de Darwich dépasse généralement dix mille exemplaires. *Les poèmes de Darwich, Al Qassim, Touqan ont été traduits par A. Laâbi. Les textes de Dhahbour et d’Abou Khaled l’ont été par Fayez Malas.